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mardi 1er janvier 2008 par Michèle Gilkinet
Edito de janvier

On est loin du compte mais cela n’empêche pas de rêver

 

Voilà, voilà, c’est fait. Nous avons un gouvernement pour Noël. Oh pas un grand gouvernement, plutôt même un tout petit. Pas un gouvernement définitif, il n’est que très provisoire. Mais un gouvernement quand même. Il était temps. La gouvernement mania glissait petit à petit en dépression collective. On en viendrait presque à dire merci Monsieur Verhofstadt, merci de votre carrure de chef d’Etat.

Pourtant rien n’est réglé et on est bien loin du compte. Nous n’arrivons pas à être fiers de notre petite Belgique même si elle garde les faveurs de notre cœur. La trêve de Noël permet juste de relâcher la pression, du moins sentimentalement parlant, parce que dans le fond tout, oui tout, reste à faire.

Oh bien sûr ce tout petit gouvernement provisoire est doté d’un super Ministre du climat et de l’énergie. Mais celui-ci aura juste trois mois pour faire ses preuves sous la tutelle de belles-mères qui gardent elles les clefs de l’action. Que peut réaliser un Ministre du climat sans capacité de travail sur la mobilité et l’environnement notamment ? Sans rien pouvoir entreprendre du côté économique que le Mouvement réformateur libéral a pris bien soin de se préserver ? Rien. Absolument rien. Il ne pourra que mettre en œuvre les pauvres politiques portées par l’Europe et une mentalité délirante qui continue à faire croire que la planète peut supporter quatre fois plus que sa capacité et que ce n’est pas demain la veille que nous manquerons de pétrole. Qu’on ne s’y trompe pas ! Notre super Ministre du climat et de l’énergie aura bien du mal à entreprendre quoique ce soit de significatif. Il est là pour faire façade.

Côté environnement non plus les choses ne sont pas bien joyeuses. Ce terme est même totalement absent de la déclaration gouvernementale comme si les seules crises existantes étaient celles du climat. C’est dire la hauteur de la prise de conscience des enjeux planétaires. On croit rêver devant une telle amnésie. On a envie de se pincer. Ce n’est malheureusement pas un cauchemar. C’est la triste réalité belge. La crise de ménage a renvoyé aux calendes grecques le règlement de notre dette écologique. Pourtant l’horloge continue à tourner ...

Côté social, le gouvernement provisoire va tenter de remplir le tonneau des Danaïdes qui a été créé de toute pièce en oubliant les limites planétaires. Il compte le faire tout en limitant les prélèvements sur les hauts revenus ! Fameux défi que se donne là notre gouvernement ! Bien plus important que celui qui fut infligé aux filles du roi Danaos. Croit-il vraiment que nous pouvons y croire ? D’un côté, il n’entreprend rien pour boucher le tonneau et de l’autre il compte le remplir avec de moins en moins de moyens ?

Qu’en est-il d’Al Gore, d’Hulot, du GIEC pour ne citer que les plus célèbres chantres de la crise, des crises écologiques ? Leurs propos n’auront pas servi à convaincre. Il faut dire qu’ils se sont souvent montrés contradictoires tant ils semblaient se rallier à l’idée qu’un ajustement permettra de sauver la planète alors qu’il s’agit bien de changer complètement de cap. En nous proposant une écologie sans politique, ils ont comme noyé le poisson. Malheureusement les partis verts sont tombés dans le piège. Tout est à reprendre une fois de plus.

En Belgique, comme ailleurs, alors que 2007 a montré à souhait qu’il était totalement déraisonnable de poursuivre sur les voies du passé, on continue à faire comme si notre modèle de développement restait possible pour la planète entière. Nous n’arrivons pas à dire tout haut que les événements nous montrent que nous nous sommes trompés de chemin et que dans l’impasse nous ne voyons pas comment en sortir sinon en changeant totalement notre rapport à l’économie. Ce sujet là est tabou. D’un côté donc on tire la sonnette d’alarme et de l’autre on semble dire : ne vous alarmez pas, on prend les choses en mains, nous allons trouver les solutions pour adapter notre système et le rendre durable sans que vous n’ayez à en souffrir ou à changer profondément vos habitudes consuméristes. Il n’est pas étonnant dès lors que les medias, et partant leur public, continuent à soutenir un modèle de société déraisonnable, même si ça et là on voit enfin apparaître quelques recommandations et critiques qui ont du sens.

« Au-delà des faits bruts, la crise environnementale est aussi une affaire de psyché, un enjeu cognitif, tant ses dimensions dépassent la capacité d’entendement des individus. Malgré l’accumulation des rapports scientifiques, depuis le tout premier sommet de la Terre à Stockholm en 1972, jusqu’à la récente Evaluation des écosystèmes pour le millénaire, elle a fait l’objet d’un déni généralisé, alimenté par des controverses tendant à relativiser l’ampleur du problème. » Rappelle le Monde Diplomatique qui poursuit : « A mesure que la société prend conscience de la détérioration des conditions de la vie sur Terre, les formes du déni se complexifient, comme pour reculer l’échéance de la réorganisation de la collectivité et la remise en question du productivisme mondialisé. » (1)

Pourtant, nous n’y changerons rien. Il y a bien un choix à faire. Alors autant rêver. Rêver qu’un jour nous pourrions êtres fiers d’être belges, parce que loin d’attendre un signal des grandes puissances nous prendrions nous-mêmes en précurseurs les mesures qui s’imposent urbi et orbi. Nous montrerions ainsi que nous avons entendu les différents messages qui nous sont envoyés de partout et notamment celui du député allemand social-démocrate et prix Nobel alternatif 1999, M. Hermann Scheer, spécialiste des énergies renouvelables, qui nous dit : « La volonté de consensus [mondial] à tout prix est incompatible avec la nécessité de réduire au plus vite les risques car le fait de rechercher l’approbation du plus grand nombre nous met à la merci de ceux qui veulent empêcher, freiner et diluer les objectifs visés. »(1)

En clair, nous savons ce que nous avons à faire. Il ne sert à rien de tergiverser. Ni d’attendre les autres. La dette n’en sera que plus lourde. Autant agir et prendre notre destin en main pour donner une chance aux générations à venir et à ceux qui plus faibles souffrent déjà des dérèglements planétaires aujourd’hui. Les choix à faire exigent que l’Etat retrouve son rôle d’arbitre à long terme pour le bien commun, sans se plier aux intérêts à court terme des lobbies. Exigeons-le de lui. Par delà les enjeux communautaires, il a là une tâche bien plus noble à exécuter. Il pourrait ainsi notamment profiter de son siège à l’ONU pour rappeler que, sur une planète aux ressources limitées, il est grand temps d’aborder la question de la croissance économique elle-même et que les mesures en faveur de la survie écologique doivent être prioritaires à contrario de la croissance et de la libéralisation des marchés.

The party is over (2) dit l’auteur américain Richard Heinberg qui a publié en 2003 un ouvrage traitant des questions énergétiques et environnementales. Ce titre est significatif. Il est exact que « la fête est finie ». Nous avons donc tout à gagner à changer de cap. Le défi du réchauffement climatique, comme les autres défis écologiques peuvent être une chance pour l’humanité. Remettre en cause les déplacements automobiles, c’est retrouver des villes apaisées. Abandonner le nucléaire et les énergies fossiles centralisées revient à développer des modèles énergétiques locaux qui impliquent les citoyens. Diminuer les déplacements de marchandises à travers le monde, c’est relocaliser l’économie et combattre le chômage. Assurer un environnement sain, c’est se donner une nourriture de qualité et se préserver des maladies ... Nous développons souvent les multiples initiatives qui peuvent être prises dans les lignes de ce site. Je n’y reviendrai pas aujourd’hui.

A moins que. Oui à moins que pour poursuivre ce rêve de Noël, j’envoie au nom du GRAPPE à chacun de nos nouveaux ministres les dix propositions que nous avions établies durant la campagne pour avancer vers un monde plus écologique (3). Elles sont toutes réalisables et accessibles en une législature. Ils pourraient peut-être prendre le temps de les découvrir et qui sait de nous surprendre en en mettant l’une ou l’autre en œuvre rapidement.

Comme chaque année à Noël, et comme beaucoup d’entre vous, j’ai envie de rêver.

Michèle Gilkinet, Présidente


Notes

(1) Entre prise de conscience, déni et récupération :

http://www.monde-diplomatique.fr/2007/10/BOVET/15205

(2) Richard Heinberg, The party is over, New Society Publishers, Gabriola Island (Canada), 2003.

(3) Dix propositions pour amorcer le changement vers un monde vivable.

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=410