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samedi 1er décembre 2007 par Michèle Gilkinet
Edito de décembre

Comme un serpent qui se mord la queue

 

Le pic du pétrole, et au-delà, la raréfaction du pétrole et des autres énergies fossiles comme le gaz et l’uranium notamment, constitue très certainement un des enjeux majeurs auxquels nous sommes confrontés. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, la réalité est là. En même temps, je ne suis pas vraiment étonnée de voir à quel point elle est oblitérée. Combien on en parle très peu même au moment où le baril du pétrole s’envole au delà des 100 dollars. C’est que cette réalité, comme les autres réalités écologiques ne plaisent pas. Elle nous condamne à revoir toute une série de choses qu’à droite comme à gauche on croyait pourtant bien acquises. Je veux parler de notre relation au progrès et à la croissance, de notre relation au développement même lorsqu’il est appelé durable.

Le mode de pensée actuel et fort dominant est basé sur plusieurs superstitions, oui je dis bien superstition, dans le sens du Petit Robert : « attitude irrationnelle, magique, qui porte à croire que certains faits ont des conséquences certaines. »

Il en est ainsi de la croyance que la technologie actuelle ou à venir permettrait non seulement de maîtriser la nature mais encore de la contraindre sans dommages à assurer toujours plus de biens matériels. Ou de cette autre superstition selon laquelle l’augmentation du PIB serait la solution à tous nos malheurs. Grâce à son augmentation, nous pourrions trouver les moyens financiers pour résoudre les problèmes écologiques et sociaux que nous rencontrons.

Ces croyances, superstitions sont très ancrées. Elles dominent toute la sphère économique voire médiatique et contaminent la sphère politique et individuelle. Pourtant, elles masquent plusieurs réalités : Nous vivons dans un monde fini. Les contours de la planète terre sont bien connus depuis la conquête de l’espace. C’est sur et avec ce navire que nous devons faire. Nous n’en avons pas d’autre. La nature a son rythme, aucune technologie ne permettra de l’accélérer sans créer de dommages. Elles omettent également de rappeler combien les logiques du PIB profitent aux grandes multinationales plus qu’aux habitants de la planète, combien les profits engendrés s’accumulent dans leurs mains au détriment de la sphère publique. Enfin, elles ne disent pas comment nous allons nous y prendre pour convaincre les « magiciens » du marché à investir pour notre avenir commun plutôt que pour renforcer leur portefeuille.

Le projet de Traité de Lisbonne, dit traité simplifié, ce projet qu’on tente de nous vendre comme une avancée réelle de l’Europe, n’échappe pas aux superstitions que j’ai brièvement décrites ci-dessus. Son changement de dénomination ne signifie aucunement un quelconque changement de fond par rapport au projet de traité constitutionnel rejeté par la France et les Pays-Bas en 2005. Présenté abusivement comme destiné seulement à améliorer le processus de prise de décision, il confirme intégralement toutes les options libérales exprimées dans le précédant projet. Il empêche de facto tout changement de paradigme économique et donc toute politique écologique solidaire sérieuse.

Bien sûr, le nouveau projet, notamment à travers les traités auxquels il se réfère, est parsemé de déclarations de principe qui vont dans le bon sens. Il y a même une référence au changement climatique. Mais en même temps qu’on y parle de préserver l’environnement et les ressources naturelles en termes très généraux, on y énumère des objectifs concrets en parfaite contradiction avec l’objectif de préservation de l’environnement. La main mise du dogme libéral en matière économique gomme tout le reste. Le traité qu’on nous soumet prône (voir l’article 3 paragraphe 3) un développement durable fondé sur une croissance économique équilibrée et sur la stabilité des prix, une économie sociale de marché hautement compétitive et une expansion de la consommation dans l’Union. Il continue à l’article 10 A sur le credo du libre échange et de la concurrence totale. Bref sur des politiques qui ne peuvent qu’augmenter les dégâts sociaux et environnementaux d’autant que sous des formes variées, il est indiqué clairement que l’Union ne pourrait organiser une quelconque forme de restriction de la production et des échanges, voire de la consommation.

Le serpent continue à se mordre la queue.

Alors que faire ? Une fois de plus nous opposer à ce traité. Une fois de plus ouvrir la réflexion et montrer que d’autres voies sont possibles pour entamer l’ère de l’Après développement et offrir ainsi plus de chances aux générations à venir et à ceux qui aujourd’hui dans le monde et chez nous sont déjà confrontés aux différentes crises écologiques (2). Et sans doute à terme, créer un mouvement politique porteur de transformation. Il faudra bien un jour sortir de la social-démocratie et de ses superstitions comme des politiques qui continuent à soutenir les logiques socialement destructrices et écologiquement mortifères.

Michèle Gilkinet, présidente du Grappe


Notes

(1) Voir à ce propos le rapport que Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations Unies pour la lutte contre la faim dans le monde et le droit à l’alimentation, a présenté le 25 novembre devant l’Assemblée générale des Nations Unies dans lequel il nous rappelle notamment que :

- En 2005, 842 millions de personnes souffraient de la faim dans le monde. Aujourd’hui, 854 millions de personnes souffrent de sous-alimentation.

- Chaque année plus de 9 millions êtres humains (25.000 par jours source Wikipedia) meurent de faim alors que nous savons de bonne source par la FAO que la terre produit aujourd’hui de quoi nourrir le double de la population mondiale actuelle.

- Chaque jour aux frontières de l’Europe, se sont des milliers de réfugiés de la faim que nous refoulons dans des conditions abjectes et meurtrières, alors que l’Europe injecte chaque année en dumping agricole 349 milliards d’Euro à l’exportation !

- Pour atteindre l’objectif fixé par la commission européenne de 10% de bioéthanol comme combustible automobile d’ici 2020, nous devrions sacrifier à la bagnole 70 % de nos terres vivrières ! Pour aller chercher ce qu’il nous faudra en nourriture chez ceux qui meurent de faim aujourd’hui ?

Plus d’info à partir de :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=539

(2) quelques liens utiles :

A : « Biens publics à l’échelle mondiale ». Voir

http://bpem.survie-france.org/rubrique.php3?id_rubrique=68

B : « Pour une renaissance du local. » Voir :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=63

C/ « Lettre ouverte aux parlementaires belges. » Voir :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=600