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jeudi 1er novembre 2007 par Michèle Gilkinet
Edito de novembre

De tergiversation en tergiversation

 

Vous l’avez probablement remarqué comme moi. Si les débats sur les questions écologiques sont de plus en plus présents dans la sphère citoyenne, il n’y a plus beaucoup de dîners de famille lors desquels cette préoccupation n’est pas abordée d’une manière ou d’une autre, et si bon nombre d’entre-nous y vont de leurs petites suggestions, qui augmenter les transport en commun, qui imposer la carte CO2, faire du vélo, prôner le retour au nucléaire ou réclamer une intervention financière à l’Etat pour faire face au coût de l’énergie cet hivers, ..., il n’y a pas beaucoup de monde aujourd’hui qui semble à même ou en souhait, d’aborder la question centrale : dans un monde fini, dans un monde où chacun dit vouloir porter les valeurs des droits de l’homme et laisser une place de vie à chaque être humain, pouvons-nous vraiment poursuivre le modèle économique, philosophique et politique qui soutient notre relation au monde ? Ou bien devrons-nous en changer ? Même dans le giron de la gauche, cette question peine à percer (1).

C’est pourtant bien là qu’est le débat et nos atermoiements n’y changeront rien.

Comme nous l’avons montré dans notre appel en janvier dernier, « L’horloge écologique n’accepte plus de tergiversation » (2), d’où que l’on regarde les choses, par les aspects les plus visibles aujourd’hui, comme le réchauffement climatique ou le Pic du pétrole, ou par les aspects moins médiatisés et pourtant tout aussi réels, comme le déficit en eau potable ou en capacité de pêche notamment, notre modèle nous mène directement à une impasse et ce n’est pas les chantres du PIB qui pourront y changer quelque chose.

L’ONU elle-même, qui n’est pourtant pas suspecte d’ultra écologie, ne s’y trompe pas. Elle vient de le déclarer haut et fort : « L’avenir écologique de la planète dépend directement des choix politiques qui seront effectués ». Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) vient en effet d’affirmer dans un épais rapport, nommé « GEO 4 » (3) et publié le jeudi 25 octobre, que « la privatisation généralisée des ressources et des services serait le plus mauvais scénario du point de vue de l’environnement. »

Je reprends ici quelques extraits de l’excellent article qu’Hervé Kempf a écrit » pour le journal « Le Monde » du 28 octobre 2007 sur le « GEO 4 » (4).

« ... l’étendue et la composition des écosystèmes terrestres "sont modifiées par les populations à une vitesse sans précédent". Les experts insistent sur la notion de seuil : "Les effets cumulés de changements continus dans l’environnement peuvent atteindre des seuils qui se traduisent par des changements brutaux" et irréversibles. Cette idée de " points de basculement " ne s’applique pas seulement au changement climatique, mais aussi aux phénomènes de désertification, de baisse des nappes phréatiques, d’effondrement d’écosystèmes, etc. »

Plus loin : « ... La poursuite des trajectoires actuelles conduit inéluctablement à ces points de basculement, indique le PNUE ». Après avoir étudier et modéliser quatre scénarios, ce dernier conclut : « Le dernier scénario (durabilité) apparaît préférable du point de vue social et écologique, tandis que le premier (privatisation), s’il assure la croissance la plus forte, se traduit aussi par un impact environnemental jugé insupportable, tout en générant les plus grandes inégalités. Dans ce cas, "l’environnement et la société se rapprochent rapidement du point de basculement, voire le dépassent". »

En d’autres termes, entre poursuite de la privatisation des ressources et services avec ses conséquences : maximalisation de la croissance mais aussi impact environnemental insupportable et génération de plus grandes inégalités, voire atteinte à la survie même de l’espèce humaine, et, mise en place d’une politique publique, certes moins porteuse en PIB, mais plus solidaire et plus respectueuse de notre capital écologique, il faudra bien choisir.

De tout côté les sonnettes d’alarmes se font entendre sans que cela ne semble perturber le moins du monde ceux qui en Belgique agitent la scission de BHV comme priorité incontournable ou ceux qui en France, en plein Grenelle de l’environnement, ou chez nous, à l’occasion de la formation du gouvernement, parlent de relancer la croissance économique et de poursuivre sur les voies du Libre-Échange mises en avant par l’OMC (5) et la Banque mondiale. Si en France, le dispositif du Grenelle a permis une certaine reconnaissance des associations environnementalistes et de porter une partie du débat un peu plus loin dans la sphère médiatique, il faut bien reconnaître que les décisions qui en sont issues sont minimalistes et permettront au mieux à la France de rattraper son retard environnemental (6). Côté belge, ce n’est guère mieux. « L’accord sur le développement durable », sic, prévoit de prolonger la durée de vie des centrales nucléaires et de mettre en place les conditions d’une "mobilité durable" ; une carte multimodale pourrait être intégrée à la carte d’identité électronique... . Nous y reviendrons quand et si un accord de gouvernement global tombe enfin. Nous ne sommes en effet pas encore sorti de l’auberge.

Certes, changer de modèle n’est pas simple surtout lorsque d’échéance électorale en échéance électorale chacun tient à assurer à son électorat que le meilleur lui sera offert dès la prochaine législature. Soit dans les deux ou trois années. Mais qu’on s’interroge un peu ! A moyen terme, est-ce vraiment le meilleur que nous allons connaître ou devons-nous nous préparer au pire ? Tout cela ne manque-t-il un peu de cette clairvoyance dont nous voudrions croire que nos représentants politiques sont un brin dotés ? De tergiversation en tergiversation, n’est-ce pas à une catastrophe sociale, humanitaire et écologique que nous sommes menés ? 30 années d’hésitation et de dégradation ne suffisent-elles pas ?

D’autres modèles sont pourtant accessibles. Dans des matières spécifiques comme l’agronomie, l’habitat, la gestion du territoire, l’autosuffisance alimentaire, l’autonomie énergétique ... ils ont d’ailleurs fait leurs preuves à plusieurs endroits. Nous pourrions en généraliser de nombreux et mettre en place avec leur support une nouvelle approche politique plus solidaire et citoyenne. Nous savons aussi qu’en matière de transport, il n’existe pas aujourd’hui d’alternative crédible au pétrole et qu’en matière de pesticide, une seule solution s’impose pour raviver la biodiversité, protéger notre accès à l’eau et préserver la santé humaine : les diminuer drastiquement. Qu’on le veille ou qu’on ne le veuille pas, notre rapport à l’économie va changer. Il est donc plus que temps de nous interroger sur ce qui pour nous est le plus important et donc sur la question politique : Que voulons-nous vraiment ? Toujours plus de croissance ou une planète vivable et plus solidaire ? A l’encontre de la commercialisation du monde, n’est-ce pas plutôt la relocalisation économique que nous devrions oser ?

Même si cela réclame un peu de courage, nous avons beaucoup à gagner à ce type de questionnement et d’abord en relations humaines pour rencontrer les défis planétaires qui sont devant notre porte. Pourtant aujourd’hui beaucoup de penseurs ou de personnes qui se désignent comme tels paraissent comme paralysés. Au point qu’il leur semble impossible de formuler à voix haute ces questionnements pourtant logiques. Qu’ils paraissent même refuser, oui cela ressemble vraiment à un refus, d’y réfléchir un tant soit peu. Que leur arrive-t-il ? Craignent-ils décevoir une partie de leur groupe de référence, voire de leur électorat ? D’être jugés trop radicaux alors qu’il s’agit de mettre en avant les questions les plus évidentes ? Ou alors sont-ils à ce point figés dans un mode de pensée unique, dévastateur et égoïste, que les seules innovations qu’ils estiment intéresser la population sont celles qui permettent de poursuivre encore et encore un mode de vie consumériste complètement démentiel ? Il est vrai qu’il nous est particulièrement confortable. D’autant que nous nous interrogeons très peu sur le poids qu’il engendre pour les générations futures et pour ceux qui dans le monde n’en sont pas les bénéficiaires ... Vous connaissez la maxime : il n’y a de pire aveugle que ...

En regardant les choses de près, on peut vraiment se demander qui sont les plus « passéistes », les moins « réalistes » ? Les écologistes qui plaident pour un changement de cap ou les autres qui croient, espèrent encore, qu’un aménagement à la marge de notre modèle de société permettra de le pérenniser ?

Allez, amis grappistes, il faudra bien que nous continuions encore et encore à tenter d’agiter un peu les pensées. Pour le faire, y contribuer du moins du côté de Grappe, nous avons décidé de lancer les « Rencontre/débats, balises pour l’Après développement ». Vous trouverez plus de renseignements à leurs propos à l’adresse suivante :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=552

Notre avis finira bien pas passer. Espérons juste qu’il ne sera pas trop tard.

Michèle Gilkinet, présidente du GRAPPE


Notes :

(1) Voir : « La gauche doit oser se mettre en rupture avec une partie de son héritage » sur :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=454

(2) Voir : « L’horloge écologique n’accepte plus de tergiversation » sur :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=280

(3) Voir : www.unep.org/french/

(4) Voir : « Selon les Nations unies, la privatisation des marchés serait le pire scénario pour l’écologie » sur :

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3244,36-971908,0.html?xtor=RSS-3208

(5) Voir le livre que Paul Lannoye et Inès Trépant viennent d’écrire pour le Grappe : « Comprendre l’OMC - Quand le politique se soumet au marché » sur :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=489

(6) Voir : « Le Munich de l’écologie », analyse de Paul Ariès sur :

http://www.grappebelgique.be/article.php3?id_article=555