Accueil
lundi 2 avril 2007
Edito d’avril

C’est quand qu’on va où ?

 

C’est quand qu’on va où ? Par quel bout prendre les choses ? Voilà bien les questions qui turlupinent pas mal les personnes qui s’interrogent sur notre société. Pas tout le monde, non bien sûr, ce serait trop beau, mais au moins ceux et celles qui suivent de près et avec attention l’actualité et plus particulièrement à travers elle l’état de notre planète et des populations qui la peuplent.

L’heure n’est plus aux constats. Ceux-ci ont été faits et largement faits comme nous l’avons montré entre autre dans notre carte blanche « l’horloge écologique n’accepte plus de tergiversation » (1). Comme le disent aussi toutes les associations environnementales qui ont lancé à leur « lettre ouverte à nos futurs élus » (2).

Ni sur le réchauffement climatique ni sur les autres problématiques écologiques, l’heure n’est plus aux doutes.

Pour le réchauffement climatique, après Al Gore, c’est le GIEC, ce regroupement de scientifiques qui analysent la question du climat, qui a rendu ses conclusions ... alarmantes (3).

Sur les questions de pêche, ont sait que la quasi-totalité des poissons risque de disparaître des océans d’ici 2050 si nous poursuivons nos pratiques actuelles (4).

Quant à l’eau, l’Assemblée Mondiale des Elus et Citoyens de l’Eau (AMECE) s’est terminée il y a quelques jours au Parlement européen à Bruxelles, sur un constat : il est urgent de passer à des solutions concrètes, efficaces, à court et à long terme, au Nord comme au Sud de la planète (5).

Je pourrais encore parler des pesticides, des OGM, des ondes électromagnétiques, de la perte de la biodiversité, de ..., de ... la liste est longue, beaucoup trop longue comme nous le montrent tant d’analystes, Latouche et Besset pour n’en citer que deux.

Alors si rien ne change la question n’est plus : c’est quand qu’on va où ? Le « où » est connu ou du moins de mieux en mieux précisé. Seul le « quand » reste à déterminer avec sa suite logique « comment » cela va-t-il se passer ? Quand et comment le climat va-t-il s’emballer ? Quand et comment la montée des eaux inondera-t-elle une bonne partie des terres ? Quand les matières premières nous feront-elles à ce point défaut que les prix s’envoleront définitivement ? Comment les différentes économies réagiront-elles ? Quand n’aurons-nous plus de poisson ? Comment le remplacerons-nous pour nourrir les populations ? Quand l’eau deviendra-t-elle si rare dans les pays secs que leurs habitants seront contraints à un exode plus massif encore ? Quand n’aurons-nous plus assez de pétrole ? De gaz ? Comment pourrons-nous faire face aux besoins énergétiques de base ?

Quand ... ? D’après de nombreux experts, à n’en point en douter, si rien ne change, tout cela risque bien d’arriver ... en même temps .., très vite ..., dans les toutes prochaines décennies ...

Si rien ne change ...

L’urgence, les faits et les causes sont connus. Reste donc à déterminer comment on fait pour en sortir, pour s’adapter le cas échéant, sans guerre. Comment dépasser les constats et mettre en place les solutions qui s’imposent ? Par quel bout prendre les choses ? Comment ne pas sombrer dans le catastrophisme « immobilisateur » ? Dans cette tétanie qui risque de nous emparer à regarder les choses de trop près. Car qu’on ne s’y trompe pas. Si notre modèle n’est pas tenable en terme de planète, il ne l’est pas non plus en terme humain. Les limites du système ne se réduisent pas aux limites du capital naturel, aux limites du gaz ou du pétrole. Les limites du système sont aussi humaines. Les contraintes et exigences du fonctionnement du système économique dépassent aussi le seuil du tolérable pour beaucoup de personnes. Le type de croissance que nous subissons favorise de multiples exclusions et endette les générations à venir. Nous avons donc éminemment de raisons pour rechercher d’autres voies et bien les baliser.

Le problème est complexe tant nous sommes tous, nous les terriens, embarqués dans la même galère. Tant sont nombreuses nos pratiques qui sont remises en cause par les faits. Tant sont implantées nos habitudes mentales à penser que la terre continuera à pourvoir à nos besoins. Ou alors que les scientifiques, n’est-ce pas leur fonction, trouveront une solution. Comme celle de déplacer la terre, de créer un écran entre le soleil et nous, d’enfouir le CO2 dans les anciennes mines de charbon ou encore d’ensemencer les mers pour qu’elles en captent plus ? Pour ne reprendre que quelques-uns des exemples que l’on voit reproduits dans la presse ou même parfois portés par l’un ou l’autre politique. Tout cela est- il crédible alors que de l’aveu même des constructeurs automobiles, une chose qui paraît beaucoup plus simple, celle de réduire la pollution engendrée par chaque voiture, choppe sur des limites technologiques ?

Lorsqu’on réfléchit à tout cela, une autre question évidente s’impose : Peut-on en sortir en restant dans le même schéma de pensée que celui qui produit tant de dérèglements ? En d’autres termes : Est-il possible de changer les choses en continuant à laisser croire qu’on peut continuer à ponctionner les ressources de la planète au même rythme. Est-il possible de changer les choses en continuant à promouvoir le libre échange économique ? Est-il possible de changer les choses en restant dans un modèle productiviste comme celui qui nous est proposé par la sociale démocratie saupoudrée de Développement Durable dans laquelle nous vivons ? Bref en ne corrigeant les choses qu’à la marge ?

Dénoncer en continuant à produire du même ne suffit pas. Agir à la marge en se revendiquant du Développement Durable ne suffira pas. Tout le monde prétend en faire et pourtant Kyoto 1 n’arrive pas vraiment à se mettre en place alors que chacun sait que c’est un Kyoto force 10 qu’il faudrait ériger dans les 15 ans si on veut se donner une chance de faire face au réchauffement climatique. Comment y arriver alors que chacun, chaque pays est occupé à regarder ce que l’autre met dans son assiette avant de bouger ?

Au Grappe nous en sommes convaincus : Ce qu’il faut aujourd’hui c’est bien transformer profondément nos modèles de références. Nous devons définitivement quitter les anciens rivages de la pensée. Nous devons oser mettre en question nos anciens automatismes comme ceux qui nous amènent à nous dire progressistes quand on se veut de gauche. Comme ceux qui nous poussent à penser, à l’encontre de toute réalité, que le Développement Durable constitue le fondement même de la pensée écologiste. Nous devons être plus clair avec nous-même pour pouvoir être plus clair avec les autres.

Nous devons penser en terme de projet. Commencer à définir les contours de la société de demain vers laquelle diriger nos pas. Il faut oser lancer un projet mobilisateur de toutes ces énergies qui ne demandent qu’une chose : agir pour générer des changements profonds. Pour sortir de la léthargie, dans laquelle une société essentiellement consumérisme nous entretient. Pour créer une Europe qui tienne comptes des limites humaines et écologiques. Une Europe qui ne pourra pas être condamnée par les générations futures. Une Europe Ecologique et Solidaire qui pèsera par l’exemple.

Il ne suffit pas de limiter les dégâts de la mondialisation en tentant de corriger les mécanismes les plus contestables de son fonctionnement (statuts de l’OMC, TCE notamment) même si ces combats sont importants. Ce n’est pas pour rien que le Grappe a rejeté le projet de Traité Constitutionnel Européen, trop vissé dans une politique néolibérale libre-échangiste (6). Il faut mettre fondamentalement en cause la logique qui soumet les hommes à une rationalité économique qui les détruit comme elle détruit la planète.
Certes une nouvelle vision du bien-être et de nouveaux indicateurs sont nécessaires aujourd’hui pour renoncer au fétichisme du PIB et mettre fin à la commercialisation du monde. Mais plus loin, nous avons besoin d’un nouveau projet de société, d’un projet concret dans lequel nous pouvons nous investir à partir de là où nous sommes, à partir de notre propre environnement personnel, professionnel ou politique. Ce projet passe, nous en sommes convaincus, par une relocalisation du mode de vie et, plus fondamentalement, par une renaissance du local. Déjà, à Grappe, nous avons tenté d’en préciser les premiers contours (7) et (8).

Nous n’avons pas la prétention d’avoir raison tout seul. Mais nous tentons d’apporter notre part à l’édifice, même si cette part est la part du colibri comme le dit Pierre Rabhi (9). Non seulement nous mettons ce projet en débat, pour le préciser, lui donner de l’ampleur, mais encore, avec d’autres, nous nous engageons concrètement sur le terrain pour en réaliser dès aujourd’hui l’un ou l’autre aspect. Plein de choses sont d’ores et déjà praticables. Il ne faut pas nécessairement attendre des lendemains qui chantent pour avancer.

Bien sûr la question : « Quel projet sociétal pour demain ? » devrait être au centre des débats politiques et citoyens. Bien sûr, elle devrait animer les réflexions menées notamment dans le cadre des prochaines élections fédérales. Bien sûr aujourd’hui, cette question n’est abordée que du bout des lèvres, quand elle l’est. Bien sûr il est regrettable que la refondation d’un courant écologiste transformateur n’ait pas encore pu voir le jour chez nous.

Mais si cela nous retarde, cela ne nous condamne pas à l’immobilisme.

Michèle Gilkinet, présidente du GRAPPE


Notes :

(1) « l’horloge écologique n’accepte plus de tergiversation » :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=280

(2) « Lettre ouverte à nos futurs élus " :
http://www.pacte-ecologique.be/spip.php?rubrique10

(3) " Climat : Les experts du GIEC ont rendu leurs conclusions... alarmantes ! " :

http://www.grappebelgique.be/breve.php3?id_breve=250

(4) " Plus de poissons d’ici 2050 " :

http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=6915

(5) "L’eau : il est urgent de passer à des solutions concrètes, efficaces, à court et à long terme, au Nord comme au Sud de la planète. " :

http://www.grappebelgique.be/breve.php3?id_breve=194

(6) " Le GRAPPE appelle à dire NON au projet de Constitution européenne." :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=104

(7) " Déclaration politique : "Pour une renaissance du local" " :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=63

(8) " Renaissance du local : un futur écologique. " :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=236

(9) Pierre Rabhi : « La part du Colibri. » :

http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=283