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vendredi 2 mars 2007 par Michèle Gilkinet
Edito de mars

Le drôle de sondage du Soir

 

Tout l’art du sondage réside dans la rédaction des questions ainsi que dans le choix d’un panel et de méthodes adéquats. Chaque sondage a un objectif : il tente à faire voir ce que pense une partie de la population à un moment donné sur un sujet donné ou ... à en donner l’illusion. Dans ce cas, il raccourcit consciemment ou inconsciemment les questions posées et ne s’occupe pas de répondre aux exigences d’un bon sondage.

Depuis quelques temps on voit fleurir un peu partout sur le net des sondages en ligne. Le Soir s’y est mis lui aussi. Pour faire quoi ? On se le demande. Surtout lorsqu’on lit les questions. Ainsi celles qui concernent les compagnies « low cost » à Bruxelles. Voici le sondage tel que vous pouvez le trouver en ligne :

Davantage de compagnies low cost à Bruxelles, c’est d’abord :

Un choix plus grand de vols moins chers ?
Encore plus de nuisances et de pollution ?
Des emplois en plus ?
Sans avis ?

Vous ne pouvez cocher qu’une seule case.

Avec de pareilles questions et la méthode choisie c’est sûr qu’on va pouvoir se faire une opinion. Pensez donc ? Nous avons le choix entre plus d’emplois et des vols moins chers ou plus de nuisances et de pollution. Ou alors c’est qu’on n’a pas d’avis.

Voilà un inventaire bien réduit. Car moi ce que je vois dans le développement du low cost, c’est moins d’emplois chez nous, plus d’obsolescence organisée, moins de sécurité, le détricotage de certaines protections sociales et environnementales, des attaques répétées à la santé des riverains, l’emballement du réchauffement climatique ... Bref un ensemble de choses négatives qui ne peuvent se résumer en "encore plus nuisances et de pollution".

Le low cost fout en l’air une économie qu’il prétend servir.

A force de réaliser les raccourcis comme Le Soir dans ce sondage, on entretient une vision étriquée de notre économie et l’impossibilité de visualiser de nouveaux projets. On en vient à s’interroger : Il est payé par qui se sondage et il sert à quoi ?

A contrario de ce que laisse supposer ce pseudo sondage le Grappe prône la relocalisation de l’économie comme nécessaire alternative aux divers dérèglements que nous connaissons. Le changement de cap qu’il faut apporter dépasse de loin le découplage entre la croissance économique et l’épuisement des ressources fossiles ou la production de diverses pollutions. Les limites du système ne se réduisent pas à celles du capital naturel. Les limites du système sont tout autant humaines que sociales et environnementales. Les contraintes et exigences du fonctionnement du système économique que nous subissons dépassent le seuil du tolérable pour beaucoup de personnes.

La relocalisation de l’économie, paraît dans une société où la globalisation est prônée en panacée universelle comme idée un peu folle. Pourtant, elle est d’une part immanquablement prévisible et d’autre part totalement souhaitable.

Immanquablement prévisible parce qu’avec le réchauffement climatique et la déplétion du pétrole nous ne pourrons continuer longtemps à envoyer notre eau en Italie et à consommer en retour l’eau italienne par exemple. Ou pire, envoyer comme cela se passe maintenant notre papier WC à l’autre bout de l’Europe pour consommer en retour du papier WC importé. Les prix des transports vont augmenter c’est irrémédiable et souhaitable. Sauf si nous faisons délibérément une croix sur les possibilités des générations à venir à jouir d’un environnement sain à même de leur permettre de vivre. Car non seulement aujourd’hui notre modèle de développement est créateur de chômage chez nous, prédateur pour les pays pauvres mais encore il entame fortement les possibilités d’avenir de nos petits-enfants. La dette que nous leur laissons à gérer est de plus en plus lourde.

Les prix des transports vont augmenter et c’est une chance dont nous pouvons nous saisir. La réflexion sur la nécessaire relocalisation de l’économie doit nous aider à mieux orienter les aides publiques. Il est totalement aberrant aujourd’hui que le plan Marshall wallon ne prévoie absolument rien sur le développement de filières endogènes, comme celle du chanvre wallon qui pourtant pourrait constituer une partie de l’alternative nécessaire au pétrole, ni sur le développement des outils à même de favoriser les économies d’énergie ou la production d’énergies renouvelables alors qu’il continue à soutenir le secteur aéronautique. Il est aberrant de voir le gouvernement fédéral pied et main liés continuer à apporter son aide à VW Forest, sans penser à mettre en place les structures économiques qui permettraient que le savoir faire des travailleurs soit réorienté vers la production de machine de co-génération plutôt que vers celle de bagnoles. Il est aberrant aujourd’hui de voir l’Europe mettre tout le secteur Bio en danger en voulant changer le cahier de charge pour y tolérer l’usage de pesticides et 0,9 % d’OGM. Ces mesures, comme le sondage proposé par le Soir sont pensées à l’intérieur du mythe de la croissance, du mythe cornucopien qui laisse à croire que la corne d’abondance nous restera encore longtemps accessible alors que chaque jour nous entendons sonner l’alerte de nos limites.

Michèle Gilkinet, présidente du Grappe