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vendredi 9 février 2007 par Michèle Gilkinet
Edito de février

Le droit à un inventaire et la philosophie de l’escargot

 

Il existe des livres que l’on reprend régulièrement dans les mains. Des livres phares qu’on relit cent fois tant ils nous permettent de penser ce que nous sommes, ce que nous voulons, ce à quoi nous aspirons. Pour nous-même et pour la planète entière. Sans langue de bois. Sans rentrer dans des schémas préétablis et répétitifs. Des livres qui ouvrent des voies. Qui peuvent nous aider à imaginer ensemble un nouvel avenir commun. « Le pari de la décroissance » de Serge Latouche appartient à ceux-là.

C’est la première fois que je consacre un édito à un bouquin. Et j’ai bien hésité à le faire. Car si la décroissance commence à être objet de débat parmi les écologistes et dans les mouvements alter mondialistes, c’est souvent du bout des lèvres et rarement publiquement tant la crainte de paraître passéistes ou hors de la société est grande. Tant chacun semble penser : même s’il y a sans doute du vrai dans ce que propose la décroissance, c’est inexplicable au commun des mortels. Tant le réflexe est grand de dire : laissons cela à la sphère privée. Tout au plus associative. Parlons-en mais à huis clos. Les gens ne sont pas prêts. Tant nous sommes coincés dans une pensée unique : hors de la croissance point de salut.

Quatre petits chapitres m’ont convaincue du contraire :

Deux m’ont aidé à mieux voir une fois de plus en quoi la croissance prônée par l’économie marchande est aberrante pour tous ceux qui se préoccupent des rapports Nord/Sud..

« ... pour que l’élevage intensif fonctionne en Europe, il faut qu’une surface équivalente à 7 fois celle de ce continent soit employée dans d’autres pays à produire l’alimentation que réclament les animaux élevés selon ce mode industriel ... » page 43. Ou encore page 246 : « Tant que l’Ethiopie et la Somalie seront condamnées au plus fort de la disette, à exporter des aliments pour nos animaux domestiques, tant que nous engraisserons notre bétail avec des tourteaux de soja semés sur les brûlis de la forêt amazonienne, nous asphyxierons toute tentative de véritable autonomie pour le Sud. »

Un troisième m’a permis de saisir toute l’absurdité de ces 3% de croissance que tentent d’atteindre chaque année nos leaders pour s’assurer un bon bulletin.

« ... Pour assurer le bien-être de l’ensemble de l’humanité, la banque mondiale a calculé qu’il faudrait que la production de richesses soit quatre fois plus importante en 2050. Avec une croissance de 3% par an, c’est possible, dit-elle. Il suffirait alors de rassembler les conditions politiques -bonne gouvernance, aide au développement, coopération technique, échanges commerciaux- pour que tout aille pour le mieux dans le meilleur des mondes. Affirmation rigoureusement exacte du point de vue du raisonnement économique. Perspective totalement irréaliste du point de vue des capacités du vivant. Escroquerie intellectuelle, donc. Comment imaginer que le PIB mondial qui était de 6 000 milliards de dollars en 1950, qui est passé à 43 000 milliards de dollars en 2000, puisse s’élever, en 2050, à 172 000 milliards de dollars sans bouleverser plus encore les équilibres naturels, telle une mécanique vertueuse ? » Page 45 extrait de Jean-Paul Besset, « Comment ne plus être progressiste ... sans devenir réactionnaire. »

J’aurais pu citer encore maint et maint autres exemples. Notamment sur les discordances si souvent constatées entre l’augmentation du PIB et la régression sociale que nous vivons largement. Notamment sur cette énormité qui veut que plus le nombre d’accidents augmente ou plus nous sommes malades, plus le PIB augmente. Car ce livre nous livre un inventaire que nous aimerions parfois ne pas avoir à voir et qui d’ailleurs est le plus souvent omis lorsqu’on nous vente les bienfaits de la croissance.

Au-delà il propose un projet qui largement rencontre les propos que nous tenons souvent sur ce site. Je vous renvoie ici à notre « déclaration politique sur la renaissance du local », à notre texte « Renaissance du local : un futur écologique » ou encore à notre « appel à une politique de la responsabilité » ou aux actes du colloque recherche que nous venons de publier et qui s’interrogent largement sur la question du progrès. Quel progrès ? Pour les trouver, il vous suffit d’utiliser la fonction rechercher en y inscrivant ce que vous souhaitez.

Et la philosophie de l’escargot dans tout cela ? C’est avec plein de bon sens que Latouche nous la rappelle en citant Illich. Je tiens à mon tour à la reprendre tant elle correspond bien aux poids que nous nous mettons sur le dos si souvent. La voici donc :

« L’escargot, nous explique Ivan Illich, construit la délicate architecture de sa coquille en ajoutant l’une après l’autre des spires toujours plus larges ; puis il cesse brusquement et commence des enroulements cette fois décroissants. C’est qu’une seule spire encore plus large donnerait à sa coquille une dimension 16 fois plus grande. Au lieu de contribuer au bien-être de l’animal, elle le surchargerait. Dès lors, toute augmentation de sa productivité servirait seulement à pallier les difficultés créées par cet agrandissement de la coquille au-delà des limites fixées par sa finalité ... »

Que ces quelques extraits ne vous empêchent pas de vous précipiter chez votre libraire.

Michèle Gilkinet, présidente du Grappe