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vendredi 25 novembre 2011 par Michèle Gilkinet
Edito de novembre

Petite réflexion sur la liberté de la presse

 

La liberté de la presse s’arrête-t-elle là où commence celle de ses annonceurs ? Sans doute si l’on en croit la mésaventure du quotidien français La Tribune.

En pleine polémique sur l’avenir du nucléaire français, ce quotidien économique a publié dernièrement un article par lequel il affirme qu’EDF s’apprêterait à abandonner le modèle de centrale nucléaire EPR, développé par Areva et Siemens.

La réaction n’a pas traîné : Le PDG d’EDF, Henri PROGLIO, a menacé, par l’intermédiaire de son agence de publicité, Euro RSCG (Havas), de mettre fin à toutes ses communications dans La Tribune jusqu’à la fin de l’année.

Manque à gagner pour La Tribune : 60 000 euros selon le quotidien, 20 000 euros selon EDF. De toute façon une mauvaise nouvelle pour un journal actuellement en procédure de sauvegarde, le tribunal de commerce devant statuer sur son avenir en janvier prochain.

Forte du pouvoir qu’elles peuvent ainsi exercer, les grosses entreprises tentent d’influencer la presse, de faire en sorte qu’elle ne parle pas trop, surtout lorsque la vérité n’est pas bonne à dire. Même si les rédactions sont indépendantes des régies publicitaires et si chacun affirme qu’il ne se laissera pas influencer, certains rédacteur en chef se sont calmés, invités par les financiers à baisser d’un ton, pour éviter que leur journal ait les vivres coupées.

Cet événement, majeur au moment où la nécessité de trouver de nouvelles trajectoires économiques et énergétiques s’imposent à chacun, nous invite une fois de plus à réfléchir à ceci : Comment dans un monde en pleine mutation assurer non seulement la liberté de la presse mais bien encore sa capacité à investiguer de nouvelles voies ? Ces deux points étant fondamentalement nécessaires pour assurer une transformation sociétale sur une base démocratique. Car qu’on ne s’y trompe pas, la transformation est en route que nous le voulions ou non.

On le sait. Aujourd’hui, partout dans le monde, les réseaux sociaux assurent, pour des citoyens de plus en plus nombreux, non seulement une courroie de transmission afin de transmettre des informations trop souvent absentes de nos médias mais encore une force d’analyse et de réflexion qui semblent aussi leur faire défaut. Non qu’ils n’en seraient pas capables. Mais bien parce qu’ils ne sont pas en capacité de le faire tant ils sont entoilés dans un système - certes en perte de vitesse - mais disposant toujours de moyens financiers et techniques importants et bien décidé à les utiliser pour que le modèle actuel duquel ils sont les seuls gagnants perdure le plus longtemps possible.

L’entoilage est subtil et tente de se faire de plus en plus subtil. Il y a bien longtemps que nous aurions dû réagir avec force notamment contre ceci : Avez-vous comme moi perçu à quel point la publicité se fait de plus en plus pernicieuse au point de nous envahir par des techniques qui devraient être réservées aux journalistes ? Que penser en effet des espaces rédactionnels dans lesquels les annonceurs camouflent la promotion de leur produit ou de leur technologie en empruntant le langage journalistique ? Aujourd’hui c’est non seulement par les moyens financiers qu’on tente de brider le débat démocratique mais encore en utilisant les techniques qui dans toute démocratie devraient être réservées à la presse. Quel poids en effet peut avoir une information journalistique qui entre en contradiction avec une information publicitaire ? Le combat est inégal car le journaliste ne dispose le plus souvent que d’une seule case et une seule fois tandis que le publicitaire bénéficie d’autant de cases que lui permet le budget de l’annonceur.

Un sursaut s’avère donc nécessaire. Non seulement en vue d’assurer un financement sans publicité des médias qui doivent fournir l’information essentielle à l’exercice réel de la démocratie mais encore pour leur permettre de s’extraire de la toile d’araignée dans laquelle ils sont de plus en plus entoilés. A cet égard, l’interdiction de toute publicité rédactionnelle pourrait constituer un premier pas.

Michèle Gilkinet