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jeudi 1er septembre 2011 par Michèle Gilkinet
Edito de septembre

Gare aux limbes

 

Mais que se passe-t-il dans nos media ? Voilà que la décroissance commence à devenir un sujet possible et plus seulement de manière caricaturale. Certes l’approche reste prudente et les cases qui lui sont réservées sont loin de faire la une. Mais les lignes ont bougé. C’est très visible même sans une analyse poussée. Il est vrai aussi que depuis deux ans le nombre de mémoires de fin d’étude consacrés à la décroissance a explosé. Le sujet n’est plus tabou dans nos universités non plus ou du moins plus totalement tabou car il faut bien le reconnaitre, on utilise encore souvent beaucoup de circonvolution pour en parler. S’il ne faut pas gâcher notre plaisir de voir enfin le débat apparaitre dans des sphères qui semblaient inaccessibles il y a peu encore, il faut quand même rester prudent car on n’est pas à l’abri de voir le débat déplacé du black-out dans lequel on le maintenait aux limbes qui sont, comme nous l’explique Wikipedia, situés « aux marges de l’enfer bref dans un état intermédiaire et flou ».

L’état écologique désastreux de notre planète impose une « mutation » de point de vue. C’est ce qu’offre le courant de la décroissance. C’est son avantage et son inconvénient car elle expose celui qui la porte au rejet de ses pairs tant ces derniers restent le plus souvent baignés par le courant dominant : la croissance, toujours la croissance. Face à cette exposition, le chemin de l’objecteur de croissance n’est pas facile et il est tenté de rechercher tous les euphémismes possibles pour calmer les indignations (1) auxquelles il doit faire face. Par exemple, il est tenté de dire qu’il se situe dans la voie du développement durable, mais la vraie bien sûr, plutôt que d’oser affirmer qu’il est à la recherche d’une autre voie plus sûre, plus déterminante et plus égalitaire.

La décroissance ne peut avoir lieu dans le modèle actuel. On ne peut pas faire un peu de croissance et un peu de décroissance, ménager la chèvre et le choux. Cette option ne nous permet pas d’éviter la catastrophe planétaire et nous mène tout droit à la récession. On n’en tire que des inconvénients. Gardons-nous donc des euphémismes et continuons à creuser l’espace politique pour faire advenir le projet de la décroissance. Visons à transformer l’essai, comme on dit en matière sportive, et gardons notre énergie à cet effet plutôt qu’à la gaspiller dans une recherche de séduction d’autant plus vaine qu’elle contribue à ce que nous voulons éviter : un petit déplacement jusqu’aux limbes.

"Naturam expellas furca, tamen usque recurret", disait déjà Horace (2). Autrement dit "chasse la nature à coups de fourche, elle reviendra toujours en courant". Personnellement, j’aimerais assez que ce soit avec des êtres humains apaisés et heureux. La nature peut se débrouiller sans nous.

« Quand l’homme n’aura plus de place pour la nature, peut-être la nature n’aura-t-elle plus de place pour l’homme (3 ) ».

Michèle Gilkinet


Notes :

(1) On en trouve même parfois maintenant dans certains courriers des lecteurs. Les propos tenus sont terriblement caricatural pourtant certains journalistes estiment qu’ils doivent être publiés.

(2) Epîtres, I, 10

(3) Stefan Edberg