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vendredi 3 décembre 2010 par Michèle Gilkinet
Édito de décembre

Tant d’imbroglios

 

Si il y a bien une chose qui me frappe ces temps-ci, c’est bien le nombre d’imbroglios auquel nous avons à faire ; tout en devient compliqué ; et il me vient à l’esprit que tout restera embrouillé tant que l’on gardera pour référence le paradigme de pensée actuel avec son cortège de win-win et tant que ceux qui s’inscrivent dans le nouveau paradigme fait de sobriété choisiront en priorité de rester confinés à la sphère privée et associative.

Je vous passe les malentendus relatifs à la formation de notre gouvernement fédéral. Entre nouvelles élections et accords gouvernementaux, les cœurs balancent. La seule chose qui semble être en mesure de faire basculer le plateau vers la seconde option, c’est la situation économique globale dont on nous annonce, pourtant et en même temps, le très prochain rétablissement et l’extrême fragilité. De la situation écologique, il n’en est pas question, même au moment où s’ouvre la rencontre de Cancun. De celle-là on ne peut pas ou on ne veut pas parler tant, au moindre petit examen, elle trouble les préceptes encore largement admis et diffusés : il nous faut à tout prix nous inscrire dans le grand marché global pour retirer les fruits de la croissance. Et ce n’est pas le fait - étonnant et intéressant - que seule la Fédération des entreprises ait porté publiquement ce sujet sur la table dans le cadre des négociations gouvernementales qui change la donne.

A cet égard le quatrième rapport quinquennal sur l’état et les perspectives de l’environnement, publié par l’agence européenne pour l’environnement (AEE), est édifiant (1). Il montre bien les tortillements intellectuels auxquels on doit avoir recours de plus en plus souvent pour justifier comment on peut à la fois assurer une planète vivable et une économie de croissance. La solution serait dans une économie verte, entendez par là une économie qui donne la priorité aux innovations technologiques. Le rapport conclut en effet qu’une approche véritablement intégrée pour la transformation de l’Europe en une économie verte utilisant efficacement les ressources se traduira non seulement par un environnement sain mais également par une croissance des richesses et de la cohésion sociale. Si il y est fait état ici ou là de la nécessité d’encourager les citoyens à une consommation plus sobre et à diminuer leur empreinte écologique, nulle part pourtant il n’est question de choix sociétaux en matière de production ni même des conséquences de la somme des choix individuels sur la croissance. Faut-il en conclure que ces derniers n’en auraient aucunes ou que ce levier est tellement insignifiant qu’il ne vaut pas la peine d’être évalué ? On pourrait donc consommer moins tout en maintenant le niveau de production actuel voire même en l’étendant ? Je sais bien que traditionnellement à Noël on peut attendre des miracles mais je ne crois vraiment pas que le père noël en ait de cette sorte dans sa hotte.

Ceci m’amène donc à revenir sur les pratiques individuelles de sobriété que beaucoup souhaitent confiner dans la sphère personnelle sous raison qu’il faut d’abord se changer soi-même avant de pouvoir s’exprimer publiquement et politiquement, ou, quel tel un ruisseau vertueux, toutes ses pratiques produiront d’elles-mêmes un fleuve bénéfique. Si j’admets aisément qu’il est nécessaire de rechercher la plus grande cohérence possible entre ce que l’on fait et ce que l’on dit, je vois bien que cette cohérence m’est impossible non parce que je ne la viserais pas suffisamment mais bien parce que le monde dans lequel je vis m’empêche largement de l’atteindre par exemple lorsqu’il en vient à construire des gares somptueuses au détriment de l’entretien du rail et du maintien des petites gares, ou lorsqu’il ne peut admettre qu’une non-consommation peut être préférable à une solution technologique, ou encore lorsqu’il m’incite à me taire non seulement sur les excès de notre société mais encore sur mes propres pratiques sous prétexte que je serais un donneur de leçon insupportable.

La leçon de la croissance, elle, doit passer à tout prix et les effondrements qu’elle cause ne peuvent être considérés comme de son fait mais seulement du fait d’un coup du sort.
Après en avoir appelé aux miracles du père noël, il nous faudra sans doute bientôt reprendre les anciennes prières pour conjurer les mauvais sorts tout en continuant à demander à l’Etat les moyens d’y faire face.

Vous en doutez ?

La Libre Belgique (2) ne nous a-t-elle pas rapporté il y a quelques jours, que l’Union des Classes Moyennes a demandé à l’Etat d’assimiler la crise économique mondiale à « une sorte de coup du sort semblable à celui de la vache folle » afin de permettre aux 55.000 indépendants (soit 10 % des indépendants belges) de ne pas être tenus à payer les intérêts de retard dus à l’Inasti par le fait qu’ils n’ont toujours pas effectué le paiement des cotisations sociales de 2009 qu’ils avaient pu reporter à 2010 grâce aux mesures anticrises ?

Un coup du sort la crise économique mondiale ?

Semblable à celui de la vache folle ?

Si il ya bien un fait qui émerge de l’analyse de ces deux « calamités » c’est bien qu’elles se ressemblent en ceci qu’elles n’ont rien à devoir au sort mais bien aux pratiques humaines qui visent à toujours plus de rentabilité.

Le paradigme actuel de croissance nous a amenés à créer des enchevêtrements tellement complexes et fragiles qu’il n’arrive plus lui-même à les expliquer qu’à force d’imbroglios et de coups du sort. Cette situation restera hors contrôle et ira même en s’emballant négativement sous un effet boule de neige, semblable à celui que nous avons bien connu avec la dette belge, tant qu’on maintiendra le sortilège du win-win et qu’on ne hiérarchisera pas les bases d’un nouveau paradigme équitable en tenant compte des limites de la planète. En effet puisque nous sommes amenés à nous endetter de plus en plus pour contrer tous ces « coups du sort », c’est bien vers l’effondrement de notre système social que nous avançons pas à pas. Ce n’est donc pas seulement d’un gouvernement dont nous avons besoin mais bien d’un gouvernement qui saura enrayer tous les désordres créés par la croissance et qui retrouvera les vertus de l’optimisme, non parce qu’il aura retrouvé le cortège économique international mais parce qu’il aura fait, pour ce qui dépend de lui, tout ce qui est possible et nécessaire pour inscrire notre économie dans le respect des écosystèmes. Pour obtenir un gouvernement de ce type, nous avons besoin non seulement de citoyens de plus en plus habiles en pratiques écologiques, mais aussi de citoyens qui oseront se réclamer publiquement d’un nouvel idéal politique et qui, décomplexés, oseront en son nom s’investir dans la sphère politique.

"Il ne sert de rien à l’homme de gagner la lune s’il vient à perdre la Terre." François Mauriac

Meilleurs vœux.

Michèle Gilkinet

(1) Toutes les évaluations contenues dans le rapport 2010 sont consultables en ligne sur http://www.eea.europa.eu/soer ou http://www.eea.europa.eu/soer/journalists/for-journalists

(2) http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/624980/l-ucm-assimile-la-crise-a-la-vache-folle.html