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mercredi 1er septembre 2010 par Jean Cornil
Ceci est un article externe qui ne reflète pas la position officielle du GRAPPE

Le long cheminement des objecteurs de croissance

 

Je vous propose de découvrir ci-après un texte que Jean Cornil, ancien Sénateur et ancien Député du Parti Socialiste en Belgique, a écrit en Juillet 2010 pour décrire non seulement le long cheminement des Objecteurs de Croissance mais encore pourquoi lui-même a avancé dans cette voie.

M. Gilkinet

Le long cheminement des objecteurs de croissance.

Jean Cornil. Juillet 2010

Voilà plus d’une année, que je partage, parfois de près, parfois de loin, le chemin des objecteurs de croissance en Wallonie et à Bruxelles.
Le mouvement des objecteurs de croissance est une constellation de personnalités venues des horizons les plus divers mais qui partagent une idée fondamentale en commun : nous ne sortirons pas des impasses environnementales, économiques, sociales et culturelles dans lesquelles l’humanité s’est engagée par une relance de la croissance, de la production et de la consommation.

Pourquoi ?

Parce que tout simplement notre modèle de développement, occidental et industriel, par la surexploitation des richesses de la nature, ne peut pas physiquement, être étendu à l’ensemble de la terre. Elle n’y survivrait pas. Ce serait la fin de l’expérience humaine.
Si chaque terrien consommait autant de viande, de poisson, de pétrole, de papier que l’européen moyen, il faudrait plusieurs planètes à notre disposition. Or, nous n’en avons qu’une. Il faut donc changer de modèle avec tous les bouleversements intellectuels et pratiques que cette révolution va entraîner.

Bien sûr certains diront que le génie de l’homme, qui est indubitable, par le développement des sciences et des techniques, permettra de trouver des solutions à cette impasse historique. Tant mieux si c’est le cas. Mais, si ce n’est pas le cas, nous exposons les générations qui vont nous succéder à des guerres de plus en plus violentes pour des ressources de plus en plus rares, donc à des souffrances sans doute inégalées malgré toutes les tragédies qui ont accompagné l’histoire des hommes.
Je suis favorable à un catastrophisme éclairé. Mieux vaut réfléchir à la probabilité bien réelle d’un effondrement de notre civilisation plutôt que de continuer à croire béatement que nous allons tranquillement nous sortir de cette difficulté majeure. Non par goût d’une angoisse prophétique de la fin de monde. Mais au contraire, parce que penser lucidement que nous nous dirigeons dans le mur est la seule manière de modifier profondément notre trajectoire et donc d’éviter l’obstacle.

Voilà, en quelques phases simples, le sens de mon engagement auprès des objecteurs de croissance. Même si, pour paraphraser Pierre Desproges, ma seule certitude est le doute, je crois, humblement mais profondément, que ce mouvement de pensées et d’actions nouvelles a un passionnant avenir devant lui. C’est peut-être, même s’il est balbutiant, contradictoire ou imprécis, le seul nouveau mouvement intellectuel et pratique depuis l’aube du troisième millénaire.

* * *

La modernité politique reste structurée autour de la production et de la redistribution. Avec mille variantes, les débats sur une gestion optimale de la cité sont cantonnés à faire grossir le gâteau et/ou à, plus équitablement, partager les parts, pour reprendre une image de Paul Ariès. Personne ne s’interroge sur la recette du gâteau.

Certes, la question de la lutte contre les injustices et les inégalités dans le monde reste absolument fondamentale. D’autant que les rêves égalitaires et les promesses d’une société juste ont considérablement régressé au cours de notre histoire contemporaine. Et ce, malgré les conquêtes du mouvement ouvrier, comme la sécurité sociale ou la progressivité de l’impôt, ou les expériences de justice sociale en cours actuellement en Amérique latine. A l’échelle planétaire, il y a beaucoup plus d’inégalités qu’il y a deux siècles. La gauche a son avenir devant elle.

Et le réchauffement du climat et la perturbation des écosystèmes accentuent encore les inégalités économiques, sociales et culturelles.
Mais, le problème de notre présent doit être envisagé avec une étape cruciale supplémentaire. Nous ne pouvons pas simplement lutter pour que chacun, de la plaine africaine aux campagnes chinoises, des sans abris de nos villes aux ouvriers des mines sud-américaines, vive avec des revenus décents, une consommation florissante, une voiture, de la viande plusieurs fois par semaine et au moins dix mille objets. Si j’objectif politique, aussi louable soit-il, est de faire vivre chaque femme et chaque homme comme l’européen ou l’américain moyen, le système complexe de la biosphère s’épuisera très rapidement. L’épuisement a d’ailleurs déjà commencé.
Il faut donc, en conservant nos idéaux de justice et la valeur phare de l’égalité, inventer de nouveaux modes d’appréhension du réel et de transformation du monde.
Il faut changer notre petit logiciel mental et comportemental. C’est l’ambition, peut-être utopique, des objecteurs de croissance.

* * *

Bien sûr, il est difficile de penser contre son temps. De briser l’opinion commune, le conformisme de l’idéologie dominante, la normalisation de la pensée politique et sociale. Celle qui veut nous faire sortir de la crise par la relance. Relance de la production, de l’investissement, du pouvoir d’achat, de la consommation. Celle qui définit, au travers de la publicité, du petit écran et des industries culturelles, le sens de l’existence par l’accumulation jamais rassasiée de biens et de services. Celle qui a imprimé dans nos coeurs et nos esprits le modèle anthropologique de l’homme capitaliste, matérialiste, dévoreur de la nature et qui finira, s’il n’y prend garde, par se dévorer lui-même.

Mais, il faut donc bien penser autrement. Penser ailleurs écrivait Nicole Lapierre. Penser plutôt que dépenser. Quelques pistes pour ébaucher cette révolution mentale, fruits de débats passionnés, de douloureuses remises en cause, d’interrogations infinies, d’étonnements perpétuels… l’âme même de la philosophie.

Réfléchir à un autre rapport à la nature qui brise la vision prométhéenne d’une domination et d’une exploitation sans fin du grand réservoir du minerval, de la flore et de la faune. Car, de la Bible à Descartes, des Lumières aux marxistes, l’histoire de l’homme est conçue comme l’histoire de la transformation et de l’appropriation de la matière. Or, la biosphère est un système fini face au recul permanent des limites et à l’esprit conquérant assoiffé d’infini de l’homme. Un nouveau partenariat - un nouveau contrat écrivait Michel Serres - s’impose donc avec tout notre environnement. Ce qui implique un nouveau rapport par exemple à l’animal (Elisabeth de Fontenay), au temps (Daniel Innerarity) au travail (Alain de Botton), à la télévision (Alexande Lacroix) ou à la prospérité (Tim Jackson).

Réfléchir à un autre rapport à l’autre. Dans le prolongement des analyses de André Gorz, Edgar Morin, Nicholas Georgescu-Roegen, Serge Latouche ou Jean-Pierre Dupuy, avec les multiples ouvertures qu’elles entraînent, cette démarche implique de repenser une organisation politique, dont le but sera toujours le bien être et l’épanouissement de tous, qui s’appuie sur une démarchandisation progressive des rapports humains, une relocalisation d’une économie plus sociale et plus coopérative, une logique de sobriété et de simplicité volontaire, un processus démocratique plus participatif.

Réfléchir à un autre rapport à soi. Change-toi toi-même et tu changeras le monde. Mobiliser d’autres valeurs que la vitesse, le jeunisme, le mode, la société du spectacle, l’immédiateté, le bruit, le travail, l’action. Au profit de la lenteur, la sagesse, l’esthétique, la mémoire, le silence, la flânerie, la contemplation, la croissance du sensible et du spirituel et la décroissance du matériel et du jetable. Cela implique une révolution de l’intime pour tendre vers cette harmonie, si bien prégnante dans la sagesse des anciens grecs, entre le cosmos, l’éthique, la beauté et la connaissance. Une réconciliation avec soi-même et avec le monde. Le « Deviens ce que tu es » de Pindare et de Nietzsche… Un sens, jamais abouti, pour une vie, en perpétuelle recherche d’elle-même…

Un réformisme radical au sens d’Albert Carmus, une morale de l’inconfort au sens de Michel Foucault, et une joie sans transcendance, au sens de Baruch de Spinoza. Beau programme pour une vie. Beau programme pour un nouveau mouvement de notre modernité.