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vendredi 2 avril 2010 par Michèle Gilkinet
Edito d’avril

Un monde à réinventer, jusque dans ses racines

 

Un mot, un tout petit mot commence à faire florès chez nous comme ailleurs dans le monde occidental. Ce mot indique un parcours, un changement, un passage, un « procédé rhétorique » comme l’indique mon vieux Petit Robert, « une manière de passer de l’expression d’une idée à une autre » ; il indique aussi ce qui constitue cet état intermédiaire qui conduit d’un état à un autre.

Ce mot qui est de plus en plus largement utilisé, c’est le mot transition. Dans le monde patronal pour dire que sous l’effet de la globalisation, il faudra bien se repositionner sur le grand marché ; dans le monde syndical pour réclamer que la transition soit équitable (1) ; auprès de nombreux citoyens pour indiquer par exemple qu’ils s’investissent dans la dynamique des villes en transitions (2) ; à l’ONU pour annoncer que la poursuite des trajectoires actuelles mène à des points de basculements comme le fait notamment le GIEC …

Oui, une chose semble bien se dessiner : les montres de plus en plus d’acteurs différents paraissent se mettre à l’heure de la transition. C’est là une nouveauté. Mais parlent-ils bien tous de la même transition ? Bien sûr que non ! Chacun continue à parler de là où il se trouve en se gardant le plus souvent de nommer là où il veut globalement aller, ce qu’il faudrait donc abandonner et ce qu’il faudrait à l’encontre favoriser. Aujourd’hui, si tout le monde se met à l’heure de la transition c’est en évitant le plus souvent les débats de fond et ceux qui fâchent sauf lorsqu’ils y sont contraints. Pour les uns, beaucoup de scientifiques notamment, parce qu’ils estiment que leur tâche s’arrête au diagnostic et que ce n’est pas à eux de définir où on doit aller mais bien à la société dans son ensemble. Ils n’ont pas tort. Rien ne serait pire qu’une société qui confierait son avenir à des technocrates. Pour la plupart des citoyens, parce qu’on ne leur demande pas, ou qu’ils se sentent dépassés ou que finalement ils estiment avoir délégué cette réflexion aux partis politiques grâce à leurs votes. Ils n’ont sans doute pas tout à fait tort mais ils se dédouanent un peu vite de leur responsabilité. Car si la balle est bien dans le camp du politique elle ne l’est pas seulement dans les mains des politiques. La politique est une chose bien trop sérieuse pour la confier aux seuls partis. Aujourd’hui cette vérité éclate aux yeux de tous ceux qui se préoccupent de l’avenir. Les partis en effet semblent bien en peine de pouvoir faire avancer le débat. Ils n’en disent rien ou si peu et quand ils le font c’est du bout des lèvres, à tout petits pas, en suiveur et sans remettre en cause notre modèle de société, alors que l’urgence écologique nécessite une rupture et beaucoup d’anticipation. Parce qu’ils estiment qu’ils entreraient dans une controverse dangereuse sur le plan électoral ? Si c’est cela alors on peut dire que contrairement à ce qu’ils affirment, ils font passer leurs intérêts propres avant l’intérêt commun !

A lire les déclarations de Laurette Onkelinx sur le « nouveau pacte social » qu’elle propose, ou celles de Joëlle Milquet sur le « projet planète humaniste » du CDh, ou « l’agenda pour dix ans » de notre Premier Ministre qui cherche à créer une union sacrée pour « redresser » la Belgique, ou encore les « Dix propositions pour réussir la transition écologique de notre économie et soutenir l’emploi » d’Ecolo, on peut se rendre facilement compte que si l’idée d’une nécessaire transition commence bien à percer, c’est plus pour désigner un état de fait vu la récession actuelle ou pour exister dans le champ médiatique que pour désigner une nouvelle trajectoire. Tous restent figés dans une voie qui s’inquiète plus des points de croissance et de leur image que de la préservation des ressources, de leur renouvellement et de leur accès au profit de tous. En d’autres mots, ils restent visser pour ne pas troubler leur électorat dans la voie du développement durable dont le principal défaut est de nous laisser croire que tout le monde peut être gagnant et que l’état désastreux de la planète peut être réparé en laissant le capitalisme gérer à sa guise les ressources et la satisfaction des besoins des êtres humains. Or, il n’en est rien comme l’actualité nous le dévoile jour après jour.

Pourtant il y a d’autres voies et celles-ci commencent à être investiguées de très près. Ainsi, la seconde conférence internationale sur la Décroissance économique pour la durabilité écologique et l’équité sociale se tient actuellement à Barcelone avec l’objectif d’aboutir à des propositions politiques et d’actions concrètes ainsi qu’à un programme de recherche pour la Décroissance. Vingt-neuf thématiques essentielles y sont réfléchies à l’aide d’apports théoriques et pratiques issus d’une bonne partie de l’Europe et même de plus loin : les monnaies, les institutions financières, le droit de propriété, le revenu, le partage du travail, la publicité, l’éducation, les nouvelles technologies, le commerce, la production énergétique … . Je n’ai pas la place pour tout citer ici. Je vous conseille d’aller jeter au moins un coup d’œil sur ces travaux car ils sont l’amorce d’une véritable transition qui dit bien où nous devons aller, ce que nous devons abandonner et à l’encontre mettre en place.

http://www.degrowth.eu/v1/index.php?id=9&L=2

Nous aussi en Belgique, nous tentons d’apporter notre part à cette réflexion essentielle. Ce sera une nouvelle fois le cas le 15 mai prochain lors de la prochaine journée de réflexion « Territoires et décroissance » que nous organisons avec la Maison de l’écologie, en liaison avec les Amis d’Entropia et le mouvement politique des objecteurs de croissance et avec le soutien de la Communauté française. Au programme, trois tables rondes : Subsister - protéger les biens communs, Habiter, Relocaliser, auxquelles participeront notamment Jean-Claude Besson-Girard, Simon Charbonneau, Yves Cochet, Martine Dardenne, Michèle Gilkinet, Michel Guet, Paul Lannoye, Serge Latouche, Christophe Laurens, Laurent Lievens, Agnès Sinaï et Mike Singleton. Nous en profiterons bien évidemment pour jeter des ponts avec la conférence de Barcelone.

N’hésitez pas à venir nous y rejoindre

http://www.grappebelgique.be/spip.php?article1240

Michèle Gilkinet, présidente du GRAPPE


Notes

(1) http://www.rise.be/documentation/lettre-d-information-fgtb.htm?lng=fr

(2) http://villesentransition.net/transition/introduction/villes_en_transition