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lundi 1er mars 2010 par Michèle Gilkinet
Edito de mars

Saturés

 

Nous sommes tous saturés. Saturés de voir des pans entiers de notre économie sombrer dans des crises de plus en plus fréquentes et dans une impréparation totale. Saturés de voir l’emploi s’effondrer régulièrement sans que la question de la reconversion économique ne soit mise en avant.

Saturés de voir que l’horloge écologique continue à tourner (1) sans que soit vraiment entamé le débat sur les transformations de notre modèle économique. Saturés de voir qu’après Copenhague, c’est le tout au marché qu’on continue à prôner comme si la relocalisation économique ne constituait pas un des piliers essentiels de notre avenir.
Saturés de voir que la course folle à la croissance se poursuit dans tous les secteurs, comme si elle pouvait être la clef de l’emploi et d’une économie assainie socialement et environnementalement.

Saturés de voir tous ces marchés « saturés » qu’on continue pourtant à soutenir si pas à « booster » à coup d’argent public même lorsque ceux-ci sont captifs ou socialement et écologiquement dévastateurs. Saturés de voir les grandes surfaces avancer à grand pas vers la financiarisation en créant un chaos social et environnemental comme le montre à souhait notamment le cas Wal-Mart (2) ou encore l’étude de Christian Jacquiau : « Grande distribution, le modèle français » (3) dans laquelle on retrouve bien des éléments permettant de comprendre la crise de Carrefour et plus particulièrement les avantages que Carrefour compte tirer de cette crise qu’il a lui-même orchestrée.

Saturés à la lecture des conclusions du rapport présenté par le Gouverneur de la banque nationale, Guy Quaden, de voir que ce sont les mêmes vielles recettes que l’on continue à nous avancer sans discuter (4).

Saturés, oui, nous sommes saturés.

Nous le sommes d’autant plus qu’on ne peut plus dire aujourd’hui « qu’on ne savait pas ». Les témoignages abondent sur l’échec des mesures prises même dans les littératures les plus éloignées qui soient à la cause écologique. Il en va ainsi de ce témoignage glané sur le site de l’AGEFI, le quotidien de l’agence économique et financière à Genève (5) qui reconnaissait dans son édito de janvier : « …Les plans de relance sont déjà si accommodants qu’ils ne peuvent pas être maintenus à moyen terme. Mais les stimuli tous azimuts peinent à générer les effets que leurs concepteurs avaient souhaité durables. Les primes à la casse pour les voitures en fournissent l’exemple le plus criant. Par ces programmes, les Etats ont donné un coup d’accélérateur au cycle de remplacement habituel du parc automobile, l’obligeant à tourner au ralenti dès que les pouvoirs publics lèvent le pied… »

Combien de temps nos gouvernements et nos classes dirigeantes continueront-ils à parier sur un système en faillite (6) ?

Quel prix nous faudra-t-il encore payer avant qu’enfin on ose aborder les questions de fonds ? Devrons-nous attendre que les caisses publiques et celles de la sécurité sociale soient complètement exsangues à force d’avoir servi à soutenir un système impossible ? Si c’est le cas, comment assurerons-nous un revenu décent à chacun lorsqu’enfin nous entamerons vraiment la reconversion ? Car qu’on ne s’y trompe pas : qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas c’est bien vers un changement de paradigme que nous avançons inexorablement. Malheureusement cette transition est à peine pensée aujourd’hui, même, et cela fait du bien, si on voit de temps à autre poindre une décision censée comme cela a été le cas avec la décision que le Ministre Philippe Henry vient de prendre en refusant le projet Citta Verde (7).

Oui, nous sommes saturés. Pourtant nous ne pouvons pas laisser tomber les bras. Nous devrons donc poursuivre la voie que nous avons entamée il y a près de six ans maintenant lors de la création du GRAPPE. Mais cette voie, nous devrons la creuser en étendant et en renforçant les partenariats patiemment tissés ces dernières années.

Notre prochaine assemblée générale, le 12 mars prochain, constituera une première occasion pour réfléchir à tout cela tout comme le colloque que nous organisons avec la revue Entropia (8), à savoir la revue d’étude théorique et politique de la décroissance, et plein d’autres partenaires le 15 mai prochain à Namur.

Alors, on s’y retrouve ?

Michèle Gilkinet


Notes :

(1) Voir : http://grappebelgique.be/article.php3?id_article=280

(2) Voir l’excellent article de Serge Halimi sur le site du monde diplomatique : La multinationale du XXIe siècle. Wal-Mart à l’assaut du monde. http://www.monde-diplomatique.fr/2006/01/HALIMI/13083

(3) La grande distribution, le modèle français. Voir : http://www.grappebelgique.be/spip.php?article493

(4) Voir les conclusions du « Rapport présenté par le Gouverneur au nom du Conseil de régence », le 3 février 2010 par Guy Quaden, gouverneur, http://nbb.be/doc/ts/Publications/NBBreport/2009/FR/T1/rapport2009_T1_regence.pdf

(5) Voir : http://agefi.com/Agefi_Groupe/Historique/index.php?PHPSESSID=76b33d2b0e8315006140d96070e5dc57 Les primes à la casse sont emblématiques d’une triste réalité : les gouvernements manqueront de ressources pour maintenir les mécanismes d’incitation aussi longtemps que l’économie en aurait besoin. La faiblesse du PIB de la zone euro au dernier trimestre le montre de manière particulièrement cruelle. Avec un taux de chômage de près de 10%, le consommateur n’a guère envie de participer à la relance. Même aux Etats-Unis, la hausse de la consommation doit être confirmée par un retour des entreprises aux engagements de personnel. Malgré tous les signaux positifs, la reprise de l’économie semble donc loin d’être autoporteuse, mais plutôt rester sous respiration artificielle. Du côté des banques centrales, les hausses de taux directeurs, d’abord prévues pour le deuxième semestre 2010, sont maintenant reportées à plus tard. La faible menace d’inflation est, à elle seule, un indicateur du manque de vigueur dont souffre la reprise. Les efforts d’injection de liquidités dans les banques n’ont pas réussi à débloquer les crédits. Les établissements financiers sont trop occupés à assainir leurs bilans pour songer à accorder des prêts aux entreprises à des conditions acceptables. Et de transférer ainsi les liquidités là où elles seraient les plus productives.
De toute manière, beaucoup de sociétés cherchent actuellement à refinancer les titres de dette arrivant bientôt à échéance, plutôt que de consentir encore à des investissements à crédit. Cette réticence à investir semble limiter à son tour les effets de restockage. Par conséquent, la demande semble loin de retrouver les niveaux d’avant-récession, malgré quelques améliorations au deuxième semestre 2009. Et si la croissance chinoise se mettait encore à fléchir...

(6) Voir l’article de Bernard Cassen, Secrétaire général de Mémoire des luttes, président d’honneur d’Attac : Les mirages du « retour à la croissance » http://www.alternatives.ca/fra/journal-alternatives/publications/nos-publications/articles-et-analyses/articles-de-l-exterieur/article/les-mirages-du-retour-a-la

(7) Voir l’article de Pierre Titeux " Y love Farciennes » sur http://www.iewonline.be/spip.php?article3446

(8) Voir : http://www.entropia-la-revue.org/