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lundi 1er février 2010 par Michèle Gilkinet
Edito de février

Tout est dit, sauf l’essentiel

 

En parcourant les différents documents – articles – conventions internationales – prises de position politique - …- que j’ai rassemblés sur la biodiversité, ne sommes-nous pas à l’aube de l’année internationale de la biodiversité lancée par l’ONU ? , c’est cette petite phrase qui me trotte dans la tête : tout est dit, en tout cas beaucoup est dit, et même depuis longtemps, sauf l’essentiel. Nulle part – sauf de-ci delà dans le diagnostic- on ne parle de notre modèle de société, du moteur essentiel de ce que nous entreprenons. En tout cas on n’en parle pas dans les plans stratégiques déterminés et votés pour enrayer la perte de la biodiversité. On n’en parle pas non plus lors de l’évaluation des obstacles à l’application de la Convention sur la diversité biologique (1). Notre modèle de société n’existe tout simplement pas. Comme si seules des mesures technologiques ou quelques mesures politiques permettraient d’arrêter le phénomène. Comme si on pouvait faire abstraction du moteur qui nous pousse à agir. Comme si … il suffirait de quelques adaptations technologiques et réglementaires à notre moteur pour que tout se remette dans le bon sens. Pas étonnant dès lors que la date-butoir avant laquelle l’Europe s’était engagée à stopper l’érosion de la biodiversité - 2010 !- soit dépassée ! En matière de biodiversité c’est la même chose que pour le réchauffement climatique. On cale dans la prise en cause de ce qui pourtant constitue la cause même de nos dérèglements : la course à la croissance et l’addiction consumériste entretenue à coup de publicité, d’obsolescence organisée, de crédit à tout va et de discours préétablis. De cela on ne peut pas parler. C’est toujours l’omerta même si il apparaît de plus en plus clairement dans la sphère publique qu’on ne pourra pas continuer longtemps encore à faire l’économie du débat sauf à risquer de sombrer tous ensembles dans des crises de plus en plus abominables.

Secouons-nous. Osons le débat de fond. Si nous ne faisons pas pour la biodiversité pourquoi le ferions-nous ? La biodiversité nous est essentielle. Elle soutient quantité de processus et de services dont notre vie même dépend : la qualité de l’air que nous respirons, le cycle de l’eau et à sa purification, la lutte contre les parasites et les maladies, la pollinisation et la prévention des érosions, nos systèmes alimentaires, … Ouvrons les yeux et voyons combien nous appartenons à la terre et non l’inverse (2).

Selon l’Evaluation des écosystèmes pour le millénaire (EM) publiée par les Nations Unies en 2005, les taux actuels d’extinctions d’espèces seraient jusqu’à 1000 fois plus élevés que les niveaux jugés naturels (3). Tout comme pour le changement climatique, qui va aggraver les pertes de biodiversité et être aggravé par celles-ci, le problème, c’est l’accélération du phénomène – ainsi que notre cécité collective. La Terre évolue vers un état où elle pourrait ne plus nous soutenir. Il y a une limite aux dommages que nous pouvons infliger aux environnements dont nous dépendons. L’essentiel des conclusions de l’EM (4) tient en cette phrase : « l’activité humaine réduit le capital naturel de la Terre, exerçant des pressions si fortes sur l’environnement que nous ne pouvons plus présupposer de la capacité des écosystèmes de la planète à soutenir les générations futures. Parallèlement, l’évaluation démontre qu’avec des actions appropriées, on peut renverser la dégradation des nombreuses fonctions écosystémiques au cours des cinquante prochaines années mais que les changements de politiques et de pratiques requis sont énormes et qu’ils ne sont pas en voie de réalisation.  »

« Maintenant on pourrait presque enseigner aux enfants dans les écoles comment la planète va mourir, non pas comme une probabilité mais comme l’histoire du futur. On leur dirait qu’on a découvert des feux, des brasiers, des fusions, que l’homme avait allumés et qu’il était incapable d’arrêter. Que c’était comme ça, qu’il y avait des sortes d’incendie qu’on ne pouvait plus arrêter du tout. Le capitalisme a fait son choix : plutôt ça que de perdre son règne. » nous disait déjà Margueritte Duras dans un entretien qu’elle a eu avec le journal le Matin le 4 juin 1986 (5). Est-ce vraiment ce que nous souhaitons ?

Il est vraiment temps de le savoir, d’autant que et pour l’anecdote, mais n’est-ce vraiment qu’anecdotique ? , l’année 2011 nous est déjà annoncée comme l’année de … la chimie.

Michèle Gilkinet


Notes

(1) Voir http://www.cbd.int/sp/

(2) Réponse du Chef Seattle en 1854 au gouvernement américain qui lui proposait d’abandonner sa terre aux blancs et promettait une " réserve " pour le peuple indien. Voir : http://www.grappebelgique.be/spip.php?article1207

(3) Voir :http://www.millenniumassessment.org/fr/index.aspx

(4) Principales conclusions de l’EM (Source : http://www.millenniumassessment.org/fr/About.aspx )

1. Au cours des cinquante dernières années, l’Homme a modifié les écosystèmes plus rapidement et plus profondément que durant toute période comparable de l’histoire de l’humanité, en grande partie pour satisfaire une demande toujours plus grande en matière de nourriture, d’eau douce, de bois, de fibre et d’énergie, ce qui a entraîné la perte considérable et largement irréversible de la diversité de la vie sur la Terre.

2. Les changements écosystémiques ont donné des gains nets substantiels en ce qui concerne le bien-être humain et le développement économique mais ces gains ont été obtenus à des coûts croissants, notamment la dégradation de nombreuses fonctions écosystémiques, des risques accrus de changements non linéaires et l’accentuation de la pauvreté pour certains groupes de personnes. Si l’on n’y remédie pas, ces problèmes auront pour effet de diminuer considérablement les avantages que les générations futures pourraient tirer des écosystèmes.

3. La dégradation des fonctions écosystémiques pourrait augmenter de manière significative pendant la première moitié de notre siècle et est un obstacle à l’atteinte des objectifs du Millénaire pour le développement.

4. Le défi qui consiste à inverser le processus de dégradation des écosystèmes tout en répondant aux demandes croissantes des fonctions qu’ils fournissent peut être partiellement relevé selon certains scénarios examinés par l’EM mais nécessite des changements importants des politiques, des institutions et des pratiques, changements qui ne sont pas en voie de réalisation. Il existe de nombreuses possibilités qui permettent de conserver ou d’améliorer certaines fonctions définies de manière à réduire les compromis négatifs ou à favoriser des synergies positives avec d’autres fonctions écosystémiques.

(5) Voir http://lesilencequiparle.unblog.fr/2008/09/11/alerte-a-babylone/