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vendredi 13 novembre 2009 par Martine Dardenne, Paul Lannoye

Prolongation des centrales nucléaires : le Grappe écrit à Paul Magnette

 

Nous vous prions de prendre connaissance de la lettre adressée par le GRAPPE au Ministre Paul Magnette concernant la prolongation des centrales nucléaires.

Cette lettre a été publiée dans une version allégée dans la rubrique Carte blanche du Journal Le soir le jeudi 12 novembre.

Grappe asbl Namur, le 27 octobre 2009

Rue Basse Marcelle, 26

5000 Namur

A l’attention de Monsieur Paul Magnette, Ministre du climat et de l’énergie.

Monsieur le Ministre,

Vous avez pris la responsabilité de proposer au gouvernement d’accorder une prolongation de 10 ans de fonctionnement aux plus vieilles des centrales nucléaires implantées sur le territoire de notre pays, soit les unités de Doel 1, Doel 2 et Tihange 1, mises en service en 1975.

A l’appui de votre proposition, vous avez insisté sur la sécurité d’approvisionnement du pays en électricité qui, selon vous, serait compromise en cas de mise hors service de ces vieux réacteurs.

Vous avez, par contre, été très discret sur la sécurité des populations confrontées à un risque nucléaire accru du fait du vieillissement des installations. Ce surcroît de risque est bien réel ; il est d’ailleurs clairement envisagé par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire dans sa note stratégique n° 008-194, rév 2 publiée il y a quelques semaines. (1)

Il y a bien plus longtemps, c’était en juillet 1991, la Commission d’information et d’enquête en matière de sécurité nucléaire mise en place par le Sénat de Belgique le 15 mai 1986 au lendemain de la catastrophe de Tchernobyl, publiait son rapport final. Ce rapport évoquait tous les aspects de la sécurité nucléaire et émettait un certain nombre de recommandations et de nombreuses remarques.

Membres du Sénat à cette époque, nous avons participé activement aux travaux de cette commission. Ayant relu ce rapport récemment, nous estimons que ses recommandations n’ont rien perdu de leur pertinence et que plusieurs remarques et réflexions ont pris une dimension nouvelle étant donnée la problématique du vieillissement.

Par ailleurs, un certain nombre d’événements accidentels survenus récemment apportent eux aussi un nouvel éclairage à divers aspects de la sécurité.

Nous nous permettons en conséquence de vous interroger à ce propos :

1. Le rapport du Sénat faisait état de ce que les unités de Doel 1 et 2 et de Tihange, mises en service en 1975 n’étaient pas conformes, en 1991, aux règles adoptées pour les unités suivantes, même si elles étaient déclarées comparables (p 66) :

- le bâtiment réacteur n’a pas été prévu pour résister aux chutes d’avions lourds ;

- le bâtiment eau-vapeur et les bâtiments des auxiliaires nucléaires ne sont pas prévus pour résister aux accidents d’origine externe ;

Le rapport recommandait notamment que pour les bâtiments abritant les piscines contenant le combustible usé, une protection équivalente à celle des unités les plus récentes soit assurée contre les risques d’origine externe pour éviter une contamination du sol et des nappes d’eau à la suite d’une fuite entraînant un risque de dégradation du gainage des combustibles. (p70).

Quel suivi a-t-il été donné à cette recommandation ?

2. Le rapport recommandait également l’installation d’un groupe Diesel mobile pour parer au risque d’immobilisation d’un des deux trains de secours des unités de Doel 1 et Doel 2 (lesquelles n’étaient équipées à l’époque que de deux trains de secours contre trois pour les autres unités). (p.66).

Quelle est la situation à ce jour ?

A ce sujet, il faut rappeler que le 25 juillet 2006, une catastrophe a été évitée de justesse à la centrale nucléaire de Forsmark en Suède ; un court-circuit dans le réseau électrique extérieur a provoqué la perte d’alimentation électrique du réacteur n° 1. Celui-ci a été stoppé brutalement. Pour éviter la fusion du cœur, il fallait mettre en route les quatre générateurs de secours pour alimenter les pompes de refroidissement .Aucun générateur n’a démarré spontanément. Après un certain temps, deux d’entre eux se sont amorcés mais il a fallu 23 minutes aux opérateurs pour faire démarrer manuellement les deux autres ….. et éviter de justesse la première phase de destruction du cœur !

3. On a la confirmation aujourd’hui, tant par la situation française que par celle d’un pays reconnu comme très vulnérable à cet égard, en l’occurrence le Japon, que le risque sismique a été nettement sous-estimé dans la conception des réacteurs comme dans leur implantation. Cette sous-estimation a été dramatiquement mise en évidence le 16 juillet 2007 au Japon où un tremblement de terre a entraîné un incendie et une fuite de radioactivité à la centrale nucléaire de Kashiwazaki-kariwa, située à 16 km de l’épicentre. Cette centrale est à l’arrêt depuis lors. Certes la Belgique n’est pas le Japon mais les études effectuées sur le graben du Rhin indiqueraient que celui-ci se rapprocherait beaucoup plus de Tihange qu’on ne le croyait. En page 70 du rapport sénatorial, il était précisé ce qui suit : « les bâtiments de Tihange 1 ont été prévus pour résister à un séisme de 0,1g et renforcés dans la suite pour résister à un séisme de 0,17g » (le séisme survenu à Liège le 8 novembre 1983 a eu une intensité de 0,1g à l’épicentre).

Les conséquences d’un séisme pour l’intégrité d’infrastructures et d’installations vieillissantes ont-elles été prises en considération et des mesures de consolidation nouvelles ont-elle été envisagées ?

4 .Le rapport du Sénat faisait état du problème de la tenue du radier en présence d’une coulée de cœur fondu, signalant qu’on ne pouvait à l’époque tirer de conclusion définitive des études en cours (p.68). Quelle est, selon vous, la situation à ce jour, en liaison notamment avec le vieillissement des structures ? Il n’est évidemment pas question de remplacer le radier. Nous vous rappelons qu’à Three Miles Island (1979), la moitié du cœur a fondu…..

5. Aux chapitres 9 et 10 du rapport final, la Commission insistait sur la qualification et la formation du personnel, en liaison notamment avec l’organisation de la sûreté dans les centrales nucléaires.

La recommandation suivante était formulée : « L’importance du service de protection physique postule qu’il ne puisse être fait appel à des firmes extérieures pour exercer ses fonctions ou compléter ses effectifs, sauf éventuellement pendant les seules périodes de révision et à condition qu’il s’agisse de personnes qualifiées en nombre limité et nommément acceptées par l’organisme agréé ».

Vous n’ignorez pas que le recours à la sous-traitance s’est fortement accru au cours de ces dernières années. Estimez-vous que cette évolution est acceptable et compatible avec l’objectif de sécurité maximale qu’on est en droit d’attendre d’un secteur d’activité industrielle aussi dangereux ?

A ce propos, nous attirons votre attention sur un grave incident qui a eu lieu à la centrale nucléaire de Paks en Hongrie, le 10 avril 2003. Un réservoir de stockage d’éléments combustibles (30 assemblages fortement radioactifs, soit un 10 ième de la charge du réacteur) a surchauffé, libérant dans le bâtiment réacteur une importante radioactivité. Selon certains spécialistes, une explosion nucléaire aurait pu avoir lieu, si un torrent d’eau n’avait pas été déversé in extremis sur la masse radioactive….A noter que la gestion de la centrale était assurée par une équipe mixte d’opérateurs et d’experts hongrois et européens de l’ouest, ces derniers représentant le groupe franco-allemand Framatome. Cela n’a pas empêché une faute grave dans la conduite d’opérations à haut risque.

Permettez-nous enfin de vous rappeler le chapitre 16 du rapport du Sénat consacré à certains facteurs d’augmentation des risques. Parmi eux, le vieillissement des équipements est clairement mis en avant (p96), sachant que la dernière partie de la vie d’une centrale est supposée commencer à partir de 20 ans d’âge …..

Vous conviendrez, Monsieur le Ministre, maintenant que le gouvernement fédéral a approuvé votre proposition, que nos concitoyens ont droit à une information claire sur le niveau du risque nucléaire avec lequel ils sont supposés devoir vivre. Nous attendons donc que vous apportiez des réponses précises à nos questions.

Recevez, Monsieur le Ministre, nos salutations les plus courtoises.

Martine Dardenne, Sénatrice honoraire, Membre du Grappe asbl

Paul Lannoye, Député européen honoraire, Ancien sénateur, Docteur en Sciences, Administrateur du Grappe asbl

(1) AFCN et Bel V. : note stratégique « long term operation » des centrales nucléaires belges : Doel 1/ 2 et Tihange 1 - sept. 2009