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vendredi 11 septembre 2009 par Michèle Gilkinet
Edito de septembre

Une rentrée déterminante

 

Chacun semble convenir que la rentrée politique sera déterminante. Mais déterminante pour faire quoi ? Ce qui est certain c’est que les différentes crises qui s’étalent dans le monde forcent à la réflexion. Partout, la course aux financements des missions publiques a commencé pendant que les annonces de fermetures ou de licenciements nous tombent dessus.
C’est qu’on passe d’une crise à l’autre allègrement et qu’il semble bien difficile de prendre en compte l’ensemble des éléments sur lesquels baser une stratégie de long terme tant ce qui est offert à notre vue aujourd’hui va à l’encontre de la vision progressiste et « croissanciste » largement répandue dans le monde et particulièrement dans notre monde à nous, l’Occident.

Deux logiques s’affrontent : dans la première, les crises imposent une remise à plat du modèle qui prévaut aujourd’hui et plaident pour une réorientation complète ; dans la seconde, tournée vers le court terme, les crises nécessitent des mesures drastiques immédiates visant à rétablir le plus vite possible le modèle de départ quitte à l’aménager plus tard à la marge.

La première logique semble l’emporter aujourd’hui, du moins dans les bouches des hommes politiques qui font - en partie - notre avenir … quoique ….

Le discours que Nicolas Sarkozy vient de donner à l’occasion de la rentrée politique française et plus particulièrement du lancement de la taxe carbone en France est sur ce point édifiant. Il commence fort par ces mots « Notre monde est parvenu à un moment de vérité. La crise économique mondiale que nous traversons n’est certes pas encore terminée. Mais nous devons aujourd’hui décider si nous voulons créer un monde différent de celui d’avant la crise, un monde plus soutenable, plus respectueux de l’environnement, un monde plus juste. Certains imaginent déjà que, les premiers signes de stabilisation apparaissant à peine, ils pourront faire comme si la crise n’avait pas existé. Ce serait une très grave erreur. Le monde ne sera plus jamais comme avant et c’est dès à présent qu’il nous faut agir pour écarter les périls qui menacent non seulement notre pays, mais l’humanité et la planète tout entière. Pendant des décennies, l’Homme ne s’est préoccupé de la nature que pour mieux l’exploiter. L’héritage de ces excès, c’est à notre génération qu’il appartient de le gérer. Et le plus terrible des défis qui nous est posé, est celui du réchauffement climatique. C’est un défi redoutable. Sans action corrective de notre part, le réchauffement en cours s’accélérera : entre +2° et +4° d’ici à 2100, avec un risque d’une nouvelle élévation du niveau de la mer compris entre 18 et 59 cm. Ce qui entraînerait un drame pour toute une partie de la planète. Il est temps d’agir, le temps travaille contre nous, c’est notre génération qui doit décider et décider maintenant. Cela fait trop d’années que l’on repousse à demain les décisions qu’il faut prendre maintenant, en responsabilités (1). »

Ouf ti ! Comme on dit chez nous. Aurions-nous été entendus ? Mais que se passe-t-il aujourd’hui pour voir que même le MEDEF, c’est-à-dire le syndicat des patrons français, commence à parler de "décroissance" (2) ! Les mots que nous étions seuls à porter il y a peu encore, commenceraient-ils à faire leur chemin ? Lorsqu’on entend Sarkozy commencer à parler lui aussi de la société de l’après-pétrole alors que ces mots étaient encore « tabous » il y a un an à peine, on peut se poser la question.

Rappelons-nous donc un certain nombre de choses que nous avons bien été forcés d’apprendre en menant nos combats politiques : Si les signaux sont généralement précoces (3), les leçons, elles, sont longues, très longues à prendre. Le déroulé (4) qui les amène suit fréquemment plusieurs phases que l’ont peut retrouver dans beaucoup de combats, à savoir :

Phase 1 : Acceptation du produit et euphorie

Phase 2 : Signaux précoces : premières découvertes de la nocivité du produit

Phase 3 : L’industrie lance une offensive de publicité et de minimisation du danger

Phase 4 : Expertises d’innocuité

Phase 5 : Choc de la réalité : signaux puissants, alertes sans équivoque

Phase 6 : Tromperie gouvernementale et répression

Phase 7 : Priorité aux intérêts économiques

Phase 8 : Provoquer la confusion

Phase 9 : Signaux tardifs : paralysie par l’analyse

Phase 10 : Les catastrophes - l’interdiction du produit

Bien sûr ce schéma sommaire ne dit pas tout. Je vous le livre pour ce qu’il est : une petite grille d’analyse parmi d’autres qui nous permet d’entrevoir où en est dans doute Sarkozy aujourd’hui. Entre la phase 5 et la phase 6. La poursuite de la lecture de son discours nous éclaire sur ce point, car ne dit-il pas ? : « Il ne s’agit pas de bâtir une société qui tournerait sciemment le dos au progrès, qui prétendrait renoncer pour vous au confort ou à la mobilité. Je ne vous demande pas naturellement de choisir entre l’écologie et l’économie. Je ne vous demande pas de choisir entre la justice et la prospérité. Nous devons trouver ensemble les chemins qui conduisent à une croissance plus juste car ses fruits seront équitablement répartis, plus sobre en carbone, véritablement durable, qui respectera les hommes et l’environnement et qui dans le même temps se nourrira de l’innovation et de la dynamique des technologies vertes. »

Bref il nous dit : surtout ne renoncez à rien ! Ou en d’autre mots : continuez à utiliser allègrement - votre voiture notamment - la technologie verte pourvoira à vos errements comme si cela était techniquement possible. Il continue même à vouloir nous faire croire que la croissance est juste et redistributive alors que nous voyons bien combien c’est tout le contraire qui se passe. La misère augmente partout, régulièrement, depuis les années 80.

Tout ceci nous montre combien le chemin qu’il nous reste à parcourir sera encore long et exigera d’être inventifs si nous voulons aller vers une civilisation au sens décrit déjà par Mahatma Gandhi en 1971 : "La civilisation, au vrai sens du terme, ne consiste pas à multiplier les besoins, mais à les limiter volontairement. C’est le seul moyen pour connaître le vrai bonheur et nous rendre plus disponible aux autres [...] Il faut un minimum de bien-être et de confort ; mais, passé cette limite, ce qui devait nous aider devient une source de gêne. Vouloir créer un nombre illimité de besoins pour avoir ensuite à les satisfaire n’est que poursuivre du vent. Ce faux idéal n’est qu’un traquenard."

Heureusement, déjà chez nous comme ailleurs, de nombreuses initiatives positives voient le jour sous l’impulsion de citoyens engagés ici et maintenant dans la mise en place des alternatives. En effet comme le dit Hervé Kempff que nous aurons le plaisir de recevoir en Belgique à deux occasions prochainement : « Les solutions sont déjà là. Partout se créent des scops, des coopératives, des échanges de temps, des nouvelles techniques écologiques, sociales, agricoles… Il faudrait plusieurs volumes pour raconter toutes les initiatives intéressantes déjà à l’œuvre. Le temps manque ici pour développer ce point, mais la logique de l’économie coopérative – donc de partage de la propriété des outils de production – est une clé de l’avenir. Nous connaissons ou esquissons les solutions, nous savons au fond de nous comment faire, il faut juste créer une conscience commune à tous ces expérimentateurs, ces alternatifs et ces créatifs. Nous devons profiter du confort que nous avons encore de pouvoir réfléchir, lire et discuter sans être prisonnier de l’impératif dramatique et anxiogène de la nécessité. Et il nous faut garder en tête qu’on agit avec plus de force et d’efficacité quand on est mu par le désir de réaliser quelque chose. A nous de savoir vers où on veut aller : le nouveau monde, ou l’asservissement (5). »

L’agenda de la rentrée est riche de rencontres multiples qui nous permettront d’échanger et de construire ce nouveau monde. Au Grappe nous essayerons de le mettre régulièrement à jour pour vous permettre d’en suivre les détours et de retrouver vos pairs à votre guise. N’hésitez pas le consulter. Vous le trouverez ici : http://www.grappebelgique.be/spip.php?rubrique2

Bonne rentrée

Michèle Gilkinet


Notes

(1) Pour découvrir tout le discours de Sarkozy voir : http://www.elysee.fr/documents/index.php?mode=cview&cat_id=7&press_id=2898&lang=fr

(2) Voir : " Le Medef est il prêt pour la « décroissance prospère » ? sur http://www.novethic.fr/novethic/entreprise/environnement/le_medef_est_il_pret_pour_decroissance_prospere/121476.jsp

(3) Voir : http://www.grappebelgique.be/spip.php?article718

(4) La première étude importante date de 1970. Son titre est éloquent « Halte à la croissance ? » comme son sous-titre « Rapport sur les limites de la croissance. Elle est aussi connue sous le nom « rapport Meadows ». Elle a été établie par une équipe du Massachussetts Institute of Technology à la demande du Club de Rome. Elle souligne les dangers écologiques de la croissance économique et démographique. Par sa principale proposition, la croissance zéro, elle a suscité de nombreuses controverses mais se rapport a valu à Dennis Meadows le « Japan Prize » en 2009 (source wikipedia)

(5) In http://www.article11.info/spip/spip.php?article237