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lundi 19 janvier 2009 par Bernard Legros
Ceci est un article externe qui ne reflète pas la position officielle du GRAPPE

Aujourd’hui le nanomonde / RFID : la police totale

 

Pièces et Main-d’œuvre

Aujourd’hui le nanomonde. Nanotechnologies, un projet de société totalitaire, L’Echappée, 2008, 408 pages.

RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique, L’Echappée, 2008, 78 pages.

Après Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l’ère technologique, le collectif PMO livre coup sur coup deux autres ouvrages du même tonneau qui sont intimement liés par leur thème. D’abord, une version considérablement augmentée de son premier essai Nanotechnologies/maxiservitudes, paru en 2006. On a droit ici à un remarquable travail d’investigation à partir de la presse, des communiqués des entreprises et des responsables politiques. Le propos militant est étayé par des explications scientifiques, qui restent cependant accessibles à tout lecteur « normalement cultivé ». Au début de l’affaire, il y a l’ouverture à Grenoble, en juin 2006, de Minatec, pôle des nanosciences, dans un parfait déni de démocratie locale, alors que le projet a bénéficié d’une dotation publique de 127 millions d’euros. Le développement des nanotechnologies, PMO le situe dans la critique des sciences et des techniques, alorss que les médias l’encensent ou se contentent d’émettre quelques réserves, pour montrer que l’on adhère pas à 100%, mais bien à 95%, aux communiqués de presse fournis par les « technarques » de Minatec.

De quoi s’agit-il au juste ? De la technologie de l’infiniment petit, puisqu’on travaille la matière à l’échelle du milliardième de mètre, autrement dit le nanomètre. Cette technologie peut suivre deux voies complémentaires : la miniaturisation (dite « top-down ») ou l’ingénierie ascendante et la multiplication des robots (dite « bottom-up »). Son histoire est posée dans les grands jalons : la déclaration de Richard Feynman en 1959 qui ouvre la recherche nanotechnologique aux Etats-Unis, l’invention du microscope à effet tunnel en 1981 (qui permet de déplacer les atomes à volonté), l’ouvrage d’Eric Drexler Engins de création en 1986, la mise au point des nanotubes de carbone en 1991, etc. De la recherche fondamentale aux applications industrielles et militaires, le pas a été franchi, et ce n’est qu’un début, préviennent leurs promoteurs. La production de masse s’est déjà emparée des nanoparticules, que l’on trouve dans les crèmes hydratantes, les chaussettes, les peintures, les emballages, les pneus, les pesticides et même l’alimentation, sans qu’on se soit soucié des éventuelles conséquences sanitaires — la nocivité des nanoparticules étant très certainement comparable à celle de l’amiante. La suite de ce programme prométhéen et totalitaire est bien plus ambitieuse : puçage généralisé des objets, des animaux et finalement des êtres humains (et donc leur traçabilité par la technique RFID, voir infra), robots nanométriques « humano-compatibles » capables de reconfigurer les atomes ou de capter et transmettre des informations, amélioration de l’armement (micro-drones, poussières de surveillance, exo-squelettes pour augmenter les capacités physiques des soldats, obus « intelligents », etc.), allongement de la durée de la vie, guérison de pratiquement toutes les maladies et paralysies, effacement de la frontière entre le vivant et l’inerte, jusqu’à la bionique, soit l’avènement du « cyborg », l’homme-machine de la SF plus si SF que ça (les quadras se rappellent-ils de la série L’homme qui valait trois milliards ?)

Quelle est la part du fantasme et de la réalité dans cette folie des nanos ? Difficile à dire, mais mieux vaut être alarmiste pour rester sur nos gardes, d’autant que la convergence pointe son nez : entre les nanotechnologies qui concernent la matière inerte, les biotechnologies qui concernent la matière vivante, les sciences de l’information et de la cognition, plus connue sous l’acronyme NBIC. On remarquera que la propagande se sert de l’idéal de la santé parfaite comme cheval de Troie idéologique pour fourguer son programme à la population. Qui ne voudrait voir sa vieille mère, qui était percluse de rhumatismes, refaire son jogging quotidien ? Son enfant paraplégique se remettre à marcher ? Si l’on n’approfondit pas la critique, nul doute que la pilule passera de cette manière-là auprès du plus grand nombre…

L’effondrement écologique prévisible signifiera-t-il la fin de la recherche en nanosciences ? C’est possible, mais ce n’est pas sûr, car dans un premier temps, il accélère aussi la fuite en avant technologique, qui vise l’artificialisation du monde et la maîtrise démiurgique de la nature, avant qu’il ne soit trop tard, précisément. On doit aussi y voir la volonté du capitalisme global de créer un nouveau marché, estimé à quelques trillions de dollars (« agencer les atomes à volonté permet de créer de nouvelles molécules brevetables […] mais à l’échelon inférieur, on peut agencer aussi protons, électrons, neutrons pour créer de nouveaux atomes brevetables », p. 112), tout en obtenant le maintien de l’ordre public par des moyens techniques ultra-sophistiqués. Ce fantastique saut d’échelle techno-scientifique pourrait tout autant aboutir à la « fin de l’histoire » par la fin de l’individu-sujet politique au sens moderne du terme, qu’à la fin de la biosphère par la « gelée grise », ce risque reconnu par certains scientifiques comme Drexler lui-même : des nano-robots, qui auraient la faculté de se multiplier, pourraient échapper à la maîtrise humaine et « manger » tout le carbone disponible à la surface de la terre. « On peut discuter des applications “bonnes” ou “mauvaises” de la recherche, soutenir que “l’outil est neutre” et l’usage seul en cause, qu’il ne faut pas “jeter le bébé avec l’eau du bain”, “le bon grain avec l’ivraie”, etc., mais un fait demeure indiscutable : dans un monde où s’opposent dominants et dominés, tout “progrès des connaissances” sert d’abord les dominants, leur sert d’abord à dominer et autant que possible à rendre leurs dominations irréversibles. » (p. 96).

Le second essai, beaucoup plus court, se concentre sur les puces RFID (Radio-Frequency Identification), celles qui sont capables d’émettre et/ou de recevoir des informations à distance. Des animaux (de troupeaux ou de compagnie) en sont déjà pourvus, ainsi que quelques humains volontaires clients de discothèques hollandaises et espagnoles, et bientôt tous les objets produits en série, qui recevront un code d’identification unique qui permettra leur traçabilité sur tout le globe. Les applications RFID sont prévues pour les transports en commun (le pass Navigo à Paris est déjà une réalité), le marketing one to one (c’est-à-dire personnalisé), la sécurité, la santé (encore et toujours). Cependant, le pire sera le croisement des RFID et des nanotechnologies qui aboutiront à un « environnement intelligent » capable de moucharder tous nos faits et gestes. Alors que « la relation intime entre fonctions corporelles et psychiques est fondatrice de l’identité personnelle » (p. 62), la technique RFID transforme les hommes (et les animaux) en « objets communicants » malgré eux. Pour empêcher l’avènement de ce monde-machine « au maillage électronique si serré qu’aucun individu ne pourra s’en extraire » (p. 309), première étape : lire ces livres.

Bernard Legros